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Pour Camille par Nathalie DAU (partie 5 et fin)

Ils s’étaient rassemblés de nouveau, parce que Mamée avait pleuré, parce que Maman avait juré qu’elle se suiciderait, parce que Papa était honteux, parce que Papé cherchait un sens à tout cela.
Il avait cru bien faire. Il avait cru que les rêves se renforceraient l’un l’autre. Achever la crèche, participer au concours, c’était refuser d’envisager le pire. C’était préparer le réveil de sa pitchoune, lui donner des forces, la bénir, lutter contre le mal qui prétendait voler cette jeune existence. Question de foi, oui. Mais où s’était-il trompé ? En quoi ? Qu’aurait-il dû faire d’autre ? Qui diable détenait les réponses ? Peut-être était-ce la faute du temps, parce qu’il avait refusé de neiger ?

Une nappe rouge cachait le bulgomme. Les assiettes de faïence blanche avaient un liseré doré. On buvait le sauternes dans du cristal, on piquait les asperges et le foie gras avec une fourchette en argent. Des boules de coton et de la neige artificielle mettaient de l’hiver aux fenêtres. Le sapin vert foncé sous ses habits de fête clignotait joyeusement, même si les cadeaux à son pied, préparés pour Camille dès le début de novembre, ne seraient jamais ouverts.

L’infirmier de Maman se prénommait Jean-Pierre. Leur relation manquait un peu de déontologie mais Mamée disait que ce n’était pas grave, qu’il y avait trop peu d’amour et de bonheur en ce bas monde pour qu’on refuse de les accepter.

Papa non plus n’était pas seul. Il avait amené un ami. « Un collègue de travail. Il est seul pour les fêtes », avait-il déclaré, sans oser regarder Sylviane. L’ami, lui, l’avait toisée d’un air étrange, entre curiosité et défi. « Jérôme, n’est-ce pas ? » avait-elle susurré en comprenant soudain qu’il n’y avait jamais eu d’autre femme dans la vie de François – ce qui, étrangement, lui avait fait plaisir.

Il y eut une dinde, bien sûr, mais Papé refusa de la couper. Il tendit les couverts à Jean-Pierre et nul n’y trouva à redire.

Ils parlèrent peu. Lorsque sonna minuit, leurs voix moururent tout à fait. La radio entonna Il est né le divin enfant et Mamée courut l’éteindre. « René, je suis désolé pour la crèche et le scandale, commença Papa. Je ne… »

Il ne put continuer. Le vieil homme taciturne avait levé la paume, lui intimant silence, puis avait jeté sa serviette sur la table et s’était levé pour quitter la pièce.

« J’ai dit quelque chose de mal ? » Personne ne sut quoi lui répondre.

Tu ne pouvais plus rester avec eux, cher Papé. Tu devais revenir vers moi. Vers ce petit santon de terre que tu as commencé en revenant de Sainte-Mague. Ce santon aux ailes d’ange, dont le visage essaie de ressembler au mien. Je vais t’aider, Papé. Je vais t’aider à me ramener dans ton monde. Même si ce n’est que pour toi. Parce que tu es le seul à être un vrai fada : un homme au regard éclairé par les fées. Je vais t’aider car cette nuit, je suis ton esprit de Noël.

À cet instant-là, en ouvrant la porte de son atelier, il a cru qu’il devenait fou ; s’est demandé, un bref instant, s’il ne l’avait pas toujours été. Dehors, la nuit se constellait d’incandescences électriques et les passants riaient, le manteau sur le bras. À l’intérieur du garage aménagé, l’ampoule éteinte rayonnait d’un éclat lunaire, révélant des myriades de flocons tourbillonnants.

Avait-il été transporté dans une boule à neige ? Qu’était-ce donc ? Du polystyrène ? Il tendit la main, recueillit des étoiles glacées qui devinrent aussitôt gouttes d’eau dans sa paume.

« C’est pour de vrai, alors ? » souffla-t-il, déroulant une haleine brumeuse. Puis la neige se concentra vers un unique point de chute : l’ange de terre inachevé, posé sur l’établi. Elle le couvrit, s’amalgama autour, reproduisant sa forme sans jamais cesser de croître…

Et Camille fut là, ange de neige au cœur d’argile, ses grandes ailes déployées, ses bras ouverts, affectueux. Elle fut là, avec une taille d’adulte, et un sourire si doux que c’était à se demander comment la glace de ses joues ne fondait pas.

Il avait beau être très vieux, jamais il ne s’était senti si jeune. Ils se blottirent dans les bras l’un de l’autre, et la taille de l’ange inversa les rôles : il était l’enfant que berçait tendrement sa mère, elle était la fée qui bénissait son cher rêveur.

Dans les yeux de Camille, il vit des germes de printemps, des verdeurs à croquer. Au travers de ses boucles immaculées, il aperçut un ciel à donner le vertige tant son azur était profond. Elle battit des cils, et des forêts entières naquirent dans l’esprit de Papé. Il se souvint des mousses qu’ils ramassaient ensemble, des écorces tombées, des cailloux. Son regard se tourna vers les étagères où tout était rangé dans des boîtes à chaussures… Ils étaient là, eux aussi : le petit peuple des bois. Des yeux pareils à des prunelles, des éclats d’ambre, des têtes d’épingles. Des museaux glabres ou plantés de vibrisses, fripés, tannés, ornés de barbes de lichen. Des mines circonspectes, d’autres plantées d’un grand sourire…

Et ils sautèrent sur l’établi. Sans un mot, sans même lâcher un soupir, il dansèrent, dansèrent, membres liés, genoux pliés, à croupetons, petits petons, les fesses en l’air, mains en prière, le dos courbé, ventre enrobé, un pont par-ci, par-là un puits, et regarde, Papé ! Regarde !

Était-ce encore une crèche ? Un décor se dressait sur la table. Un décor minéral et végétal, où l’eau ne devait rien à la résine, où les personnages étaient de chair et non d’argile, où tout vivait et respirait. L’enfant était un petit faon, la mère une dryade bleue, le père un faune sans sabots. Les bergers conduisaient des troupeaux d’arbustes, et ce n’était pas une étoile qui éclairait le tout, mais le demi-cercle d’argent de la couronne boréale.

« La magie de Noël est ancienne, Papé. Plus ancienne que ne le montrent les santons. Ce qui compte, c’est de se souvenir que c’est un temps de paix et de pardon. Les morts avancent en cortège, mais l’abondance aussi, et les deux se nourrissent l’un de l’autre. Il est bon que vous ayez réveillonné en ma mémoire. Et maintenant, c’est à mon tour de te faire un cadeau. Mais c’est un secret ! Alors approche ton oreille… »

Plus tard, il referma soigneusement la porte du garage, traversa la cour, revint dans la maison. À pas feutrés, comme un vieux chat, tandis que se levait le jour.

Tous les autres dormaient encore.

En passant devant la chambre de sa fille, il sourit tendrement.

Camille reviendrait. Il le savait, maintenant. Avec un autre nom, bien sûr, et peut-être, cette fois-ci, serait-elle un petit garçon…

Neuf mois, dans la vie d’un homme de son âge, c’est une éternité. Mais il savait qu’il ne mourrait pas. Pas avant d’avoir transmis au nouvel enfant sa folie de la crèche.

L’ange le lui avait promis, en lui insufflant un regain de forces. Un regain de vie.

[FIN]

Joyeux Noël à tous


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