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Ça roule, ça roule, au-dessus de ma tête ! Pas aussi fort que le tonnerre, pas aussi rythmé qu’un tambour, pas aussi rond que mes billes. Ça roule et ça s’arrête, et ça acclame tout soudain.
« 665 ! On a frôlé la catastrophe ! Enfin… ça dépend pour qui, évidemment. »
Je ne comprends pas. Ils enchaînent les nombres, toujours à trois chiffres, et toujours… Oui. Des dés à six faces, c’est ça qui roule, roule, roule… Mais personne ne gagne jamais, à ce jeu-là, ou quoi ?
Quel nombre attendent-ils ?
Et pourquoi suis-je là, incapable de rien voir, condamnée à les écouter ?
Tous ces roulements, tous ces cris me font mal à la tête. S’ils pouvaient se taire, ne plus bouger, ne plus jouer…
Et moi ? Que pourrais-je faire, alors ?
Il y avait bien d’autres choses que Papé n’avait pas dites. Penser que Camille, du haut de ses neuf ans, avait accompli la démarche qu’il se refusait depuis trop longtemps ! Il en avait rêvé, ça oui ! Rêvé d’excellence et de récompense, lui qui n’avait jamais décroché son certificat d’études.
Mais il avait eu peur, aussi. De l’échec, de la déception, de la confrontation, du regard des autres et de leur talent peut-être supérieur au sien. Pas si facile d’autoriser la création à quitter le giron du créateur ! À vivre une vie indépendante avec ses aléas : ceux qui l’encensent, ceux qui l’ignorent, ceux qui la vilipendent. Ceux qui ne la comprennent pas, aussi, ou qui jugent l’artiste au travers de son œuvre.
Camille, tu aimes mes crèches parce que tu aimes ton grand-père, se disait-il. Cela me touche, c’est sûr, mais en même temps… cela ne me dit pas si elles sont vraiment réussies !
Toute la nuit, le jour d’après et jusqu’à l’aube, sans dormir. Sa folie de l’année : insérer dans le décor quelques santons de son cru. Des mois durant, il avait malaxé la terre, l’avait façonnée, dégrossie, travaillant les détails sous une énorme loupe de table.
C’était une matière qui ressemblait à de l’argile et pourtant ne se cuisait pas, elle séchait à l’air, alors il fallait travailler vite et bien. Ensuite, on pouvait appliquer la gouache, couche après couche. Quand Camille était tombée malade, il restait une dizaine de santons à vêtir de couleurs, et de la résine à couler pour mettre des franges de glace au bord des petits toits.
« Plus vite, plus vite ! s’encourageait Papé. Pour Camille ! Tu as un délai à tenir ! »
Le 20 au soir, tout était emballé avec soin, pour supporter le voyage jusqu’à Sainte-Mague.
Le 21, à 7 heures du matin, il démarrait sa bonne vieille Peugeot.
À 9 h 47, sa crèche était en place, sur une table réservée, pas très loin de l’entrée et du vendeur de pralines, ce qui lui donnait l’impression de participer à une fête foraine.
« Si seulement tu étais là, ma pitchoune ! Si tu pouvais sentir cette bonne odeur, voir tous ces gens sourire, accrocher un ballon à ton poignet, admirer les créations des autres… » Il profitait des quelques minutes avant l’ouverture au public pour visiter l’exposition. « C’est qu’il y en a de sacrément belles, des crèches ! »
10 h 06, il revint à sa place, prêt à répondre aux questions qu’on pourrait lui poser sur sa technique et ses sources d’inspiration.
Et à 11 h 03, alors que les officiels n’avaient pas encore commencé leur tournée, François déboula dans la salle des fêtes. Sans attaché-case, sans cravate, le costume froissé, les cheveux dépeignés.
« C’est fini ! Tout est fini ! Elle est morte, et vous… Vous n’étiez même pas là, pauvre vieux con ! »
Et il frappa Papé, renversa la crèche, piétina le décor, attrapa des santons pour les jeter contre le mur, où ils explosèrent en fragments minuscules. « Tout ça pour ce concours de merde ! Tout ça pour… »
On le ceintura. Des bénévoles de l’organisation éloignèrent ce « forcené », d’autres tentèrent de réconforter la victime visiblement en état de choc. Tout le monde déplora l’incident, certains chuchotèrent même que c’était dommage car monsieur Martin aurait pu prétendre au podium… Ses voisins immédiats vérifièrent que leurs propres créations n’avaient pas souffert. D’autres, en aparté, songèrent qu’un concurrent sérieux ayant été éliminé, leurs chances de victoire s’en trouvaient un peu augmentées.
Deux femmes d’âge mûr vinrent balayer les débris. Mieux valait un espace vide plutôt qu’un tel chantier, cela faisait désordre. Et puis une voix annonçait au micro l’arrivée du maire, du conseiller départemental, du jury… À la demande de Papé, elles rassemblèrent les restes de la crèche dans les cartons de transport qu’il avait rangés sous la table, et qu’une nappe noire masquait.
Ensuite, on eut des précisions, et la rumeur enfla. Une petite fille malade, morte à l’hôpital… Finalement, on comprenait la réaction du père. « Quelle triste histoire ! », se répétait-on.
Papé quitta Sainte-Mague sous des regards scandalisés. Puis chacun, très vite, dans l’euphorie de la fête, oublia l’incident.
220. 230. 240. De dix en dix, alors que les hommes comptent leurs jours un par un, depuis qu’ils ont inventé leurs calendriers. Et ce vieux-là, si proche de son terme… Qu’il est triste, depuis que tu nous as rejoints ! Danse avec nous, Camille ! Danse avec les esprits de lumière, les défunts bienveillants, les elfes blancs dissimulés dans le brouillard de l’invisible.
Bientôt minuit, bientôt l’heure où les Puissances ne jouent plus. Un, un, un. 111 ! Qui sautillera sur le passage en pointillé ? Camille, Camille ! Veux-tu y aller pour nous, jeune fantôme, toi qui connais déjà le monde où règne la matière ? Accepte, et nous te donnerons la magie de la neige. Qu’en dis-tu ? Camille, Camille ! Veux-tu être l’esprit de Noël, cette année ?
[...à suivre...]
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