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Pour Camille par Nathalie DAU (partie 3)

Ils s’étaient rassemblés autour du lit tout en tubes et câbles. Des mots, illisibles à force de lavages, étaient tissés dans le drap blanc, en fils orange – certainement le nom de l’hôpital. La couverture était légère : de la polaire beige avec des entrelacs vieux rose. La chambre paraissait minuscule, à présent que tous ces adultes l’avaient envahie.

Maman était venue avec un monsieur dont elle ne lâchait pas le bras – un infirmier, ou quelque chose comme ça, sans lequel elle ne pouvait quitter sa maison de repos. Papa portait un costume impeccable et tenait à la main son éternel attaché-case. Mamée bassinait le front de sa petite-fille et Papé, effondré, occupait le fauteuil. Ses vieilles mains enchevêtrées soutenaient son menton où pointait un début de barbe aussi dénuée de couleur que les murs, le plafond ou la taie d’oreiller.

« Comment est-ce possible ? gémissait Maman. Comment est-ce possible ? Mon bébé… Comment est-ce possible ?
— J’ai toujours dit qu’ils étaient trop âgés pour bien prendre soin d’elle ! grondait Papa. Mais comme toujours, Sylviane, tu as refusé de m’écouter.
— Je ne serais jamais tombée malade si tu ne m’avais pas trompée ! C’est de ta faute ! Mon bébé… Je n’ai jamais eu le désir de la quitter…
— Il fallait la mettre en pension, dans une institution privée ! Mais non, madame a voulu faire du sentiment. Pas question de la confier à des étrangers, disais-tu…
— Oh, tais-toi ! Père indigne !
— Et toi, espèce de loque ! Tu n’as aucune leçon à me donner ! »

Cela durait ainsi depuis leur arrivée. Mamée pleurait en silence, à l’économie, sans avoir jamais besoin de se moucher. Papé semblait ne rien entendre, ou approuver tous les reproches, voire les trouver bien inférieurs à ceux qu’il s’adressait à lui-même.

Pour ramener un peu de calme dans le service, on pria Papa et Maman de partir, d’aller se quereller dehors. Ils protestèrent mais on leur fit remarquer que de toute façon, l’heure de fin des visites approchait. Papé se leva – sa façon de soutenir les deux aides-soignantes – et gagna le couloir. Les uns râlant, les autres résignés, tous le suivirent vers le parking. Papa conduisait une énorme voiture de location qui refusa de démarrer, si bien qu’en tempêtant il fut contraint de se glisser sur la banquette arrière du « tas de ferraille » de Papé, tandis que Maman les suivait dans la Panda de son infirmier.

« Dites voir, François, cela vous ennuie si on passe à la maison avant de vous déposer à votre hôtel ? C’est pour mon mari. C’est l’heure de son médicament pour le cœur. »

Papa se fichait éperdument de la santé de son ex-beau-père, mais comme c’était Papé qui conduisait, il accepta le détour. Et puis ça lui permettrait d’aller aux toilettes. Une envie pressante qui avait attendu qu’il quitte l’hôpital pour se manifester, histoire d’achever de gâcher cette horrible journée…

Rien n’avait changé dans la vieille maison. Les cabinets, au bout du couloir, sentaient toujours la lavande, et le papier se dévidait toujours du ventre d’un cochon de porcelaine, comme s’il fallait lui arracher les entrailles avant d’essuyer le produit des siennes. Papa s’était toujours senti personnellement offensé par un tel mauvais goût, très au-delà du kitsch. La colère bouillonnait en lui alors qu’il se lavait les mains. Puis il revint dans la salle à manger, et tout alla de mal en pis.

Pourquoi pleurent-ils tous ? se demanda-t-il. Même cet imbécile d’infirmier, qui cajole un peu trop Sylviane…

« L’hôpital a appelé ? Est-ce que c’est grave ? Camille ?
— Non », hoqueta Maman entre deux sanglots. « Pas l’hôpital… La lettre… Là… Oh, François, notre pauvre petite… »
Il regarda la table, couverte d’un immonde bulgomme imprimé. Dessus, une liasse d’enveloppes encore fermées, de prospectus, de coupons de réduction pour des pizzas commandées par téléphone. Et puis une lettre dépliée, un peu à part. Adressée à Camille. Alors Sylviane l’avait ouverte, forcément…

Chère Mademoiselle Lefèbvre,

C’est avec plaisir que nous avons enregistré votre participation et celle de votre grand-père, Monsieur René Martin, à notre concours annuel « Mille et une crèches ».
Les dioramas en compétition seront exposés le samedi 21 décembre, de 10 h à 16 h, dans la salle des fêtes de Sainte-Mague, 11 place du Lavandin. Les participants sont priés d’amener et installer leurs crèches à partir de 9 h. Le jury, composé de Mme Fayol, adjointe à la Culture, de M. Cabret, retraité et président de l’association « Les Fadas des Crèches », du père Quentin, en charge de la paroisse, de Mme Lançon, céramiste, et présidé par le santonnier Marcel Cargolin lui-même, rendra son verdict à 18 h.
Seront récompensées les trois créations les mieux réussies. Un prix du public sera également attribué grâce aux votes des visiteurs.
Au plaisir de vous accueillir très bientôt, vous, votre grand-père et votre crèche, à Sainte-Mague,
Cordialement,

Yvette Daguerre,
Secrétaire

Papa fixa stupidement l’en-tête et le logo, aux couleurs de l’association « Les Fadas des Crèches ». Il relut la lettre, comme pour être certain. Puis il se tourna vers Papé et grogna :
« Vous n’allez quand même pas…
— Nous n’y sommes pour rien, intervint Mamée. C’est la petite ! C’est forcément la petite ! Elle aura voulu faire une surprise à son grand-père. Ce concours, il en parlait toujours, année après année, mais les papiers, ça, il ne les remplissait même pas.
— Ne mettez pas cette idiotie sur le dos de ma fille !
— Elle en aurait été capable, François. Elle est assez grande pour…
— Et quand bien même ! Elle est à l’hôpital, dans le coma ! Qu’est-ce qu’elle en a à foutre, maintenant, de ces conneries de crèches ? »

Un raclement de chaise sur les tommettes rouges du sol. Papé s’était levé, poings fermés, front buté, le menton en avant. Et soudain, lui qui n’avait pas desserré les lèvres de la journée demanda, la voix rauque :
« On est le combien ? »
Un silence, pesant.
« J’ai perdu le compte, insista le vieil homme. Alors on est le combien, aujourd’hui ?
— Le… le 17, monsieur, glissa l’infirmier.
— Alors il est temps que je m’y remette. Avec les bouchées doubles.
— Comment osez-vous ? Espèce de vieux fou ! »

Mais Papé tourna vers son ancien gendre un regard terrible, dans lequel brûlait une farouche détermination, et l’on sentit qu’il se contenait pour ne pas l’empoigner par le col.
« C’est pour Camille, répondit-il avec force. Pour quand elle se réveillera. Parce que ça lui fera plaisir. Cette crèche-là, elle y a travaillé aussi. »

[...à suivre...]


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