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La fillette ne s’était pas expliquée davantage et son grand-père n’avait pas insisté.
« Viens, ma pitchoune, tu vas m’aider à en fabriquer un, de Noël blanc. »
Et il l’avait emmenée loin de la ville, sa vieille Peugeot cahotant dans des chemins tortueux qui se perdaient dans des campagnes d’altitude où l’on croisait parfois le fantôme d’un sous-préfet ou d’une chèvre un peu trop hardie.
« Est-ce qu’on va ramasser des champignons ? » demanda Camille alors qu’ils se garaient en bordure de forêt.
« Si l’on en croise des comestibles, on les mettra dans le panier, ta grand-mère en sera contente. Mais si nous sommes là, c’est pour les mousses et les écorces, les beaux cailloux et les brindilles. »
Et il cligna de l’œil.
« Oh ! s’exclama la fillette. C’est pour ta nouvelle crèche !
— Gagné, pitchoune ! Une nouvelle crèche avec des toits chargés de neige, et des stalactites de glace que les santons pourront sucer s’ils ont trop soif.
— Et un puits gelé ?
— Pour sûr ! Et des bergers dans leur houppelande bien chaude, l’agnelet en écharpe.
— Et on mettra des moufles au Ravi !
— Si tu veux, Camillette. Si tu veux…
»
Ce jour-là, le soleil eut beau la provoquer, notre demoiselle ne pleura pas. Sous le couvert des arbres, une agréable fraîcheur persistait, des corolles tardives évoquaient des malices lutines, de minuscules fées bourdonnaient au voisinage des mûriers, des cailloux se haussaient le col pour promettre à leur crèche un bel horizon montagneux, tout le petit peuple des mousses rivalisait de verdeur, et de vieilles faces ridées se détachaient des troncs, en lambeaux de sagesse à emporter chez soi pour mieux s’en imprégner.
D’habitude, Papé attendait le matin de Noël pour révéler aux siens sa crèche annuelle. Des mois durant, dans son garage transformé en atelier, il la construisait patiemment, à l’abri des regards. Depuis sa retraite, il était un « fada des crèches ». Il économisait jour après jour pour acheter une maisonnette à peindre, un groupe de santons, des petits pots d’acrylique et des tubes de gouache, des flocages, des résines…
Il conservait les pots de fleur cassés, les tessons de verre, les chutes de tissu, et les recyclait en éléments de décor, ainsi qu’il en usait des trésors que la nature plaçait sur son chemin. Chaque année, il fabriquait ainsi une nouvelle crèche, toujours plus aboutie que la précédente. Pendant la nuit, à l’heure où l’on couche les enfants pour qu’ils ne risquent pas de surprendre le vieillard en habits rouges et sa hotte garnie, Papé déménageait sa création pour l’exposer dans le salon, sur le buffet près du sapin. C’était le premier des cadeaux, celui qu’on admirait avant de déballer les autres. Ce monde miniature, fourmillant de détails, on s’empressait de le photographier sous tous les angles. Pour en garder le souvenir. Parce que Papé, dans la nuit de la Saint Sylvestre, détruisait tout pour mieux recommencer.
La famille savait qu’il caressait un rêve : emporter un prix au concours annuel du santonnier Cargolin. Camille n’habitait pas encore chez ses grands-parents la première fois que son Papé lui avait montré le règlement, détaillé sur un prospectus en papier glacé.
« Tes crèches sont si belles ! Pourquoi n’as-tu pas encore gagné le premier prix ? »
Il avait mis longtemps à lui avouer n’avoir encore jamais rempli, ni posté, le formulaire de participation. Il disait qu’il n’était pas prêt, qu’il n’avait pas le niveau, que son travail restait trop classique, sans âme… Sa petite-fille n’était pas d’accord : elle les trouvait magnifiques, elle, les crèches de son grand-père ! Mais allez faire entendre raison à un monsieur de cet âge, que sa propre femme traitait de bourrique à longueur de journée !
Alors, cette année, sans rien dire, au retour de leur promenade en forêt, Camille remplit elle-même le formulaire, avec son stylo-bille parfumé à la fraise. Et le lendemain, en allant chercher le pain, elle se rendit au bureau de poste et paya l’affranchissement avec les sous de sa tirelire. Décembre restait jeune. Une dizaine de fenêtres avaient été ouvertes et dépouillées de leurs friandises, sur le calendrier de l’Avent. Et le temps s’obstinait, bien trop chaud pour la saison.
Quelqu’un en profita : un moustique au dos rayé, qui n’aurait jamais dû éclore aussi tard dans l’année.
Sitôt capable de voler, l’insecte multiplia ses repas de sang.
L’une de ses proies souffrait d’une forte fièvre et de douleurs articulaires. Au milieu des nombreux petits boutons qui irritaient sa peau, la piqûre passa inaperçue.
Mais cette proie n’avait pas très bon goût ! Aussi le moustique chercha une chair plus tendre, moins moite ; un sang au goût de lait et de biscuits au chocolat, de coquillettes au beurre, de frites et de jambon.
Quelques jours plus tard, Camille gisait dans son lit, très malade. Mamée la veillait de son mieux, Papé faisait des allers-retours entre la maison et la pharmacie. Puis l’état de la fillette s’aggrava encore. La fièvre ne baissait pas et son sommeil pesant, dont on ne parvenait plus à la tirer, ressemblait fort à un coma. Le médecin parla d’encéphalite. Et décembre devint blanc, très blanc… Un blanc d’hôpital et non de neige. Dans l’atelier, la crèche inscrite au concours demeurait inachevée.
Blanc, tout blanc… Suis-je dans un nuage ? Je n’ai pas froid. Pas chaud non plus. En vrai, je ne sens pas grand-chose. L’impression de flotter, d’être une plume ou un duvet de pissenlit. J’aime bien les pissenlits. Quand on souffle dessus, ça fabrique des anges… Suis-je un ange ? Un fantôme ? Suis-je morte ? Quelqu’un !
Pas de réponse. Pas de bruit. Pas de présence. Pas d’odeur ni de couleur ni de goût. Rien que ce blanc, partout, sans limites. Juste ça et rien d’autre. C’est bizarre. On dirait que je suis dans un endroit à la fois très grand et très petit.
Ah ben si, il y a du bruit, finalement. Comme si j’avais renversé mon sac de billes sur le carrelage de Mamée. Sauf qu’il n’y a pas beaucoup de billes, là, et que je n’arrive pas à savoir d’où ça vient…
« 422 ! Ce n’est pas passé loin ! À un point près, tu gagnais de nouveaux adorateurs ! Allez, à mon tour. »
Qui a dit ça ? Qu’est-ce que cela veut dire ? Pourquoi est-ce que je ne vois rien alors qu’il ne fait pas tout noir ?
Pourquoi n’ai-je plus de mains ?
[...à suivre...]
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