Vous êtes ici : Accueil > Nouvelles pour adultes

Pour Camille par Nathalie DAU (partie 1)

Dans ces recoins de l’invisible où le Destin se joue de nous, des cubes d’ivoire, marquetés de noir, roulent, ricochent, se figent enfin… puis sont repris et relancés. Trois dés. Pas un de plus, parce que le chiffre trois possède une magie particulière.
Ainsi se distraient les Puissances. Ainsi décident-elle de leurs victoires et de leurs revers de fortune – ou, plus exactement, de ceux qu’elles infligent à leurs pions mortels. Ainsi parient-elles, ainsi se défient-elles sur le tapis de l’univers, sans lassitude ni répit.
Sans répit ? Ce n’est pas tout à fait exact. Un instant vient, parfois. Rare en dépit des mathématiques et de leurs probabilités. Rare comme peut se montrer rare, à notre époque et pour nos yeux, la beauté d’une licorne aux cheveux de lune venant s’agenouiller devant une douce pucelle ; ou encore la bienveillance nocturne d’un lutin domestique, quand le matin révèle du linge ravaudé et des clefs perdues retrouvées.
Un instant vient, donc : quand les trois dés s’arrêtent sur la même face, quand ils montrent chacun un unique point rond.
Tout se suspend alors à ces trois petits points. La Puissance dont c’est le tour hésite à avancer sa main. Pas de vainqueur ni de perdant, pas de mise empochée, rien qu’un mélange d’émotions où l’appréhension le dispute à l’impatience de savoir.
Trois petits points pour former une passerelle.
Les dés l’exigent et il faut s’y plier. Accorder un miracle aux hommes. Ce qui signifie se rendre dans leur monde. Or, parmi ceux du règne invisible, nul ne se rend de bon gré du côté de la chair et de la pesanteur. On espère toujours, même au sein des Puissances, que les dés ne formeront pas ce maudit triple un. On songe à ébranler l’univers, à faire exploser des soleils pour y dissimuler des chiquenaudes. Même si d’autres combinaisons sont redoutables, elles aussi, à leur manière ! Qui n’a jamais redouté le fameux triple six ?
Quoi qu’il en soit, lorsque vient la nuit de Noël, invariablement, malgré tous les efforts de tricherie, les dés imposent un miracle. Alors, un esprit particulier, associé au nom de cette fête-là, sautille sur le chemin pointillé, pour se répandre sur le monde.

C’était un début de décembre aussi peu hivernal que possible. Camille avait le cœur serré car chaque année, elle rêvait de neige dès novembre, avec l’impatience propre aux enfants de son âge. La neige, si blanche et pure… Des ailes d’ange recouvrant le monde. Toute petite, déjà, elle la regardait tomber et s’amasser, ses yeux s’arrondissaient d’émerveillement, ses petites mains applaudissaient, sa langue se tendait pour cueillir un flocon piquant. Elle portait les gants, l’écharpe et le bonnet tricotés par Mamée ;

elle en adorait les dessins bariolés représentant des rennes et des lutins d’hiver. Elle riait, et son haleine fabriquait une ribambelle de bébés nuages. Quand il neigeait vraiment très fort, tout le monde restait à la maison, Papa ne pouvait plus se rendre à son travail, alors on buvait du chocolat chaud et l’on jouait aux petits chevaux ou au monopoly. Tous ensemble. Encore plus ensemble au moment de Noël, puisque Mamée et Papé venaient passer les fêtes à la maison.

C’était le bon temps, désormais révolu. On peut se sentir très vieille même alors que l’on n’a que neuf ans. Il suffit que la maison devienne un poulailler où ça piaille et criaille et couve ses rancunes. Puis l’œuf se brise sous les coups et les prises de bec. Le poussin qui vient d’éclore grandit vite en cocotte en papier timbré, avec écrit dessus des mots terribles, comme « tribunal » et « jugement de divorce ».

Depuis avril, Papa habitait plus souvent dans des avions de ligne que dans un foyer capable d’accueillir une fillette. Maman tentait de se reconstruire dans une maison de repos où le plus gros de ses repas se composait d’anxiolytiques et d’antidépresseurs. Alors, Camille vivait chez ses grands-parents – des gens âgés, parce que Maman était née tard et que notre demoiselle l’avait imitée.

Elle espérait la neige, donc, plus fort encore que les autres années. Un monde blanc, comme le drapeau qu’on agite afin que cesse la mitraille. La couleur de la colombe porteuse de paix. Et le froid, pour qu’il tempère un peu ces tempéraments trop bouillants et leur cohorte de querelles. Tous ensemble, chez Mamée et Papé, pour célébrer Noël. Camille ouvrirait son Pictionnary tout neuf, elle ferait équipe avec Maman et Papa, elle se tiendrait entre eux, serrerait leurs mains dans les siennes, et que cela dure ou pas, ce serait si bon d’être unis de nouveau !

Et puis d’abord, la neige, c’était indissociable de Noël ! Donald et Mickey célébraient toujours le 25 décembre dans un univers blanc où les enfants traînaient des luges, où les pères pelletaient leur allée et où les mères mettaient la dinde au four et le houx aux fenêtres. La petite marchande d’allumettes mourait de froid, jamais d’insolation… et le Petit Papa Noël devait bien se couvrir, pas sortir en maillot de bain !

La neige, oui. N’en apercevait-elle pas déjà, sur le calendrier de l’Avent accroché dans la cuisine par Mamée ? Et les gros flocons de coton, à la devanture des boutiques ? Et ceux qui clignotaient lorsque tombait le soir ? Avec toutes ces illuminations, on aurait dit que Noël avait mis son linge magique à sécher au-dessus de la rue piétonne et des grands axes du centre ville. Rouge et vert, or et argent.

La lumière en ruisselait. De grandes coulures qui teintaient les façades et les yeux des enfants.

Mais sitôt que venait le jour, la magie semblait s’envoler. Difficile de croire que le solstice approchait, alors qu’on croisait dans les rues des jeunes gens sans manteau, des filles aux bras nus cultivant leur bronzage estival, des cols blancs affublés de Ray-Ban et des touristes cherchant l’ombre ! Les terrasses des cafés grouillaient comme au mois d’août et les petits vieux s’éventaient avec un morceau de carton. On s’échangeait des « Y a plus d’saisons, ma pauv’ dame ! » et autres « Avec leurs expériences, y nous ont détraqué le temps ! »

Camille se bouchait les oreilles, pour ne pas les entendre. Elle détournait les yeux de leurs tenues légères et scrutait longuement le ciel au-dessus des collines de l’arrière-pays, espérant y trouver des nuages dodus, la bedaine gonflée d’une neige qu’ils viendraient gentiment saupoudrer sur la terre, pour la changer en un vaste gâteau crémeux, comme celui qu’on voyait sur les photos du mariage de Papa et Maman…

La persistance du beau temps lui tirait des larmes amères. Et puis, un matin…
« Pourquoi pleures-tu, ma Camillette ?
— Papé, Papé ! J’ai si peur qu’il ne neige pas, cette année !
— Est-ce que ce serait si grave ?
— Oh que oui ! Un Noël sans neige, ce serait terrible ! »

[...à suivre..]


Nouvelles pour adultes

Reims destination Noël vous propose cinq contes de Noël pour adultes totalement inédits et spécialement imaginés et écrits pour vous par la plume experte de cinq auteurs de talent.

Belle lecture....

En savoir plus