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— Certes, mais mon ambition était de rendre heureux les petits enfants en leur distribuant leurs cadeaux. Vous pensez que c’est un pochard de Basque, un révolutionnaire communiste qui ne sait même pas que la Russie est devenue capitaliste ou un has-been américain qui vont leur apporter cette joie ?
Des huées retentirent dans l’immense studio.
— Allons Jul, ne soyez pas si caustique et restez beau joueur. Vous avez eu votre chance, elle est passée. Regagnez votre place.
Une fée surgit aussitôt à côté d’eux et emmena Jul avant qu’il n’ait eu le temps de répondre. Nikos en profita pour rejoindre le jury.
— Passons aux choses sérieuses, dit-il en se tenant devant la mère de famille. Madame Martin, que pensez-vous de nos trois candidats ?
La femme se redressa, l’air pincé.
— Nous ne devons pas traumatiser nos enfants. Ils sont habitués au Père Noël avec sa houppelande rouge, sa barbe blanche et son gros ventre. Santa Claus symbolise Noël. Pourquoi en changer ?
— Le monde évolue, la coupa Nikos, ne voulant pas qu’elle enfourche à nouveau son cheval de bataille et fasse fuir les téléspectateurs. Le Père Noël doit aussi s’adapter à notre monde.
— Et pourquoi pas un avatar de Père Noël, un Père Noël virtuel ? lâcha la femme d’un ton sec. Les traditions doivent rester les traditions.
— C’est noté, nos téléspectateurs apprécieront. C’est eux qui votent, pas vous. Je vous rappelle le numéro de téléphone qui s’affiche en bas de votre écran ; tapez 1 pour Olenzaro, 2 pour Moroz, 3 pour Santa Claus. Le temps passe vite et la fin de l’émission approche. Dépêchez-vous d’appeler pour élire notre prochain Père Noël !
Il fit deux pas sur sa droite et se tint devant le lutin.
— Alors, cher Trilby, que pensez-vous de nos candidats ?
— Il est temps de briser les traditions, de révolutionner Noël. Pendant trop longtemps, nous, les lutins, avons servi de faire-valoir. Nous étions juste bons à fabriquer les jouets et à préparer les paquets ou apparaître sur les publicités, quand ce n’était pas simplement à faire le ménage. Le vrai Père Noël, c’est nous. J’étais supporter de Jul Tomte, mais les téléspectateurs n’ont pas souhaité qu’il arrive en finale. Alors, n’hésitons pas ! Votons Olentzero ! C’est le seul non-humain, le champion du Petit Peuple !
Des hurlements de joie jaillirent du côté des peuples basques et les peñas se mirent à jouer, pendant une longue minute, leur hymne, la Pitxouli, repris en cœur par tous les Basques.
Nikos attendit qu’ils se calment.
— Vous n’avez pas peur d’être traité de raciste ?
— Mais ce sont les humains qui sont racistes vis-à-vis du Petit Peuple. Qui se casse le dos pour que Noël soit leur plus grande fête ? Nous. Et qui est le Père Noël ? Une outre rouge en hommage à une bouteille de…
— Pas de nom ! Très bien, nous avons compris votre point de vue. Passons à notre troisième juré.
Il se déplaça à nouveau et s’arrêta devant l’orque.
— Cher Orcnea, quel est votre avis ?
Sa voix était devenue obséquieuse : Orcnea était un personnage important qui, du jour au lendemain, pouvait s’offrir une chaîne de télévision comme d’autres s’achèteraient une boîte d’allumettes.
— J’avoue que je ne sais pas trop… Chacun des candidats à des qualités. Tradition pour Santa Claus, respect du Petit Peuple pour Olentzaro et nouveauté pour Moroz. Je ne sais trop pour qui me prononcer.
Nikos savait qu’Orcnea ne voulait se fâcher avec aucun des supporters de chaque candidat, qui représentaient des marchés potentiels. À chaque prime, il n’avait pris aucune décision, se contentant de généralités. Mais la production avait tenu à sa présence comme membre du jury.
— Merci, Orcnea, dit Nikos en se tournant vers la caméra. Une page de publicité et nous retrouverons nos trois candidats pour le face à face final. N’oubliez pas de voter pour votre favori ! Je vous rappelle le numéro de téléphone qui s’affiche en bas de votre écran ; tapez 1 pour Olenzaro, 2 pour Moroz, 3 pour Santa Claus. Pub !
À nouveau, les fées se précipitèrent pour lui remettre de la laque dans les cheveux et un zeste de mascara. Nikos ferma les yeux et souffla un instant. Mais son oreillette le ramena rapidement à la réalité. Ses patrons s’énervaient. Les votes s’affolaient et on commençait à avoir peur du résultat en haut lieu. Il était impossible de trafiquer les résultats : un huissier surveillait les compteurs. Tout reposait sur les talents de conviction de Nikos. On comptait sur lui pour ne pas se louper. D’énormes sommes ayant été engagées, l’avenir de la chaîne était en jeu – et le sien, au passage.
Un assistant lui fit signe qu’il reprenait l’antenne dans dix secondes. Nikos fit le vide et attendit le signal pour retrouver son sourire affable. Il relança l’émission sous les applaudissements effrénés du public.
— Nous voici de retour sur Père Noël Academy pour la dernière ligne droite. N’oubliez pas de voter en appelant le numéro de téléphone qui s’affiche en bas de votre écran ! Tapez 1 pour Olenzaro, 2 pour Moroz, 3 pour Santa Claus.
Il quitta les membres du jury et rejoignit les candidats qui attendaient toujours, assis dans leur fauteuil au centre de la scène.
— Ce soir, l’un de ces trois personnages deviendra, pour des millions d’enfants, le Père Noël. Ce soir, il sera la nouvelle idole de tous les humains. Pendant un mois, il sera présent partout sur toute la planète. Ce soir, votre choix touchera les âmes de tous les enfants. Ce vote est votre responsabilité, ne vous laissez pas emporter par vos passions du moment. Ce n’est pas pour vous que vous choisissez, mais pour les millions de petits qui attendent leurs jouets.
Il s’approcha de Santa Claus et demanda :
— Vous avez entendu les membres du Jury. Qu’avez-vous à leur répondre ? La tradition doit-elle être respectée ?
— Un peu qu’il faut respecter la tradition ! Vous imaginez des enfants sur les genoux du nabot qui pue le formage de chèvre et qui empeste la vinasse à cent mètres à la ronde ? Ou sur ceux du camarade qui leur fera tomber la neige pour les rendre malade ?
Des sifflements retentirent dans le public. Nikos se tourna vers la salle et fronça les sourcils.
— Les candidats ont droit à la parole, dit-il sur le ton d’un professeur qui veut remettre de l’ordre dans sa classe.
Puis il revint sur Santa Claus.
— Et que répondez-vous à ceux qui pensent que les humains abusent du Petit Peuple en prenant un humain comme Père Noël ?
— Mais on voit partout des gens du Petit Peuple, dans les films, dans les livres… Cette histoire de discrimination, c’est du flan. Les enfants humains ont besoin d‘un Père Noël qui soit la bonhomie même, qui aime et qui respecte les enfants.
— Alors ils ont besoin de moi ! lança Moroz. Je ne me contente pas d’adresser des sourires graveleux aux mamans tout en tripotant leurs mômes, moi !
Santa Claus pâlit sous l’insulte.
— Toi, l’outre à vodka, tais-toi ! intervint Olentzero. C’est l’hôpital qui se fout de la charité ! Petit Peuple, brisez vos chaînes et votez pour moi ! Laissez l’ivrogne et le gros plein de soupe de côté !
— Du racisme anti-gros ! s’énerva Santa Claus en quittant son siège et en se dirigeant vers la créature Basque.
Olentzero se leva à son tour, prêt à en découdre. Nikos s’interposa entre les deux candidats pour les empêcher de se battre. Mais il était content : cela donnait du piment à l’émission et l’audience allait monter. Le tout était de savoir s’arrêter au bon moment pour que l’altercation ne dégénère pas.
— Messieurs, n’oubliez pas que les enfants vous regardent ! Nous ne sommes pas dans une émission politique…
— Je ne suis pas gros et les enfants aiment mon ventre, lâcha Santa Claus en se rasseyant. Ce n’est pas comme ce déchet puant qui va les faire fuir.
— Tu sais ce qu’il te dit, le déchet puant ?
Au milieu, Moroz regardait ses deux adversaires s’invectiver. Il gardait le sourire, se contentant de lever son bâton pour faire tomber la neige.
— Allons, Messieurs, lança Nikos d’un ton faussement réprobateur, calmons-nous. Puisque vous voulez vous affronter, je vais vous en donner l’occasion.
Se retournant vers la salle, il poursuivit :
— Cher public, voici maintenant le moment que vous attendiez : les épreuves ! Chaque semaine, la production vous en concocte de nouvelles. Au fil des émissions, nos candidats ont déjà conduit un traineau, soigné des rennes, piloté une chaîne de montage de jouets, élaboré des itinéraires aériens et mémorisé des noms d’enfants à partir de listings. Aujourd’hui, ils vont, pour votre plus grand plaisir, s’affronter dans deux épreuves originales. Rien que pour vous !
Le public, enthousiaste, applaudit frénétiquement.
Nikos s’approcha des trois candidats.
— Messieurs, vous allez devoir, une fois encore, prouver à nos fidèles téléspectateurs que vous méritez de devenir le nouveau Père Noël. Avec notre première épreuve, nous allons voir qui est le plus adroit.
[...à suivre...]
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