Vous êtes ici : Accueil > Nouvelles pour adultes
Le temps de vérifier que le mascara waterproof l’est jusqu’au bout, d’estomper le khôl qui a un peu coulé, Lili a retrouvé son aplomb. Elle approche le doigt de la sonnette… Baisse lentement le bras.
Elle comprend que ce n’est pas un regard courroucé qu’a eu la concierge tout à l’heure, mais un regard de pitié. Submergée par la honte, elle fait demi-tour, dévale les escaliers, se rue dans le métro – ce qu’elle veut, c’est le calme de son petit studio.
Pour pleurer tout son saoul à l’abri des regards.
Affalée sur son lit, le visage enfoui dans l’oreiller, elle sanglote sans pouvoir s’arrêter. Les larmes coulent, emportant avec elle sa colère et ses illusions. Elle finit par s’endormir, le nez rouge et les yeux gonflés.
La première chose qu’elle voit, en s’éveillant, c’est la photo de sa mémé sur la table de chevet. Très digne, avec son chignon serré, elle porte son épais manteau de laine grise, celui qu’elle a acheté à Paris. Figée pour l’éternité dans ce joli cadre doré, un peu désuet, elle sourit. Lili a l’impression que la vieille dame veille sur elle, depuis l’autre côté.
« Ne laisse personne briser tes rêves, » lui a-t-elle dit dans le train qui les emmenait vers la capitale. Lili a suivi ce conseil, au point d’en faire son credo.
Du moins, jusqu’à ce qu’elle le rencontre. Depuis, elle n’est que l’ombre d’elle-même. À croire que le culot, c’est pour épater la galerie et que la môme rebelle s’est métamorphosée en ménagère. Tu parles d’une chrysalide ! Pas étonnant qu’elle soit traitée comme un chien, elle est devenue le clone de sa sœur – si l’on excepte l’emballage.
Or, Lili n’est pas venue à Paris pour ça. Elle est venue à Paris pour que son sourire devienne aussi célèbre que celui de la Joconde. Ce n’est pas en restant le cul sur le paillasson d’un prince qu’elle y arrivera. D’ailleurs, comme prince, il repassera. Elle, en tous cas, se passera dorénavant de ses services. Sa décision prise, la jeune femme se sent beaucoup mieux. Elle se prépare un café, grignote quelques tartines de tarama, termine par une pomme ce déjeuner frugal.
Étape numéro un, faire le tri dans son carnet d’adresses. Ses relations, ses anciens amants, ceux qui pourraient le devenir.
Étape numéro deux, se débarrasser de l’enveloppe terne et soumise qui lui colle à la peau.
Étape numéro trois, prévenir le monde entier qu’elle est de retour.
La douche. L’eau brûlante coule sur son corps et la lave de tout. Du shampoing dans les oreilles elle fredonne, n’entend pas le téléphone sonner. Le prince a besoin d’elle. Il la siffle. S’exaspère. Laisse un message, puis deux.
… Les ennuis, les chagrins s’effacent
Heureux, heureux à en mourir…
Un prince ? Un imposteur, oui ! La preuve : La Vie en rose est bien plus belle maintenant qu’elle ne la chante plus pour lui.
Lili sort de la salle de bains, une serviette sur la tête et un flacon de vernis dans la main. Elle remarque, au passage, son répondeur qui clignote. Reconnaît le numéro qui s’affiche. Efface, sans rien écouter. Tout en se faisant les ongles de pieds, elle passe quelques coups de fil.
Oui, ça faisait un bail. Oui, elle va bien. Une soirée ? Mais pourquoi pas !…
Le soleil se couche, inondant la pièce d’une lueur dorée. Lili s’observe dans la glace. Virevolte. Rit aux éclats, heureuse d’être redevenue elle-même.
Sa robe est rose.
Rose comme la vie.
La vie qui recommence.
— Chauds mes marrons ! Chauds !
Jacky a récupéré son poêle. Le temps de faire le plein, le voici de nouveau d’attaque, fidèle au poste. Les passants, pressés comme d’habitude, s’engouffrent dans la bouche du métro, prêts à se laisser avaler par la machine infernale pourvu qu’ils gagnent un peu de temps.
De temps à autre, les gens s’arrêtent et achètent ses friandises. Il fait froid, les châtaignes réchauffent et tiennent au ventre. Noël est passé depuis quelques jours, déjà. Le grand barbu avec ses chaussures noires et sa veste rouge a disparu des boulevards – jusqu’à l’an prochain.
Pour l’instant, Jacky est seul à la station de métro. Ça lui fait tout drôle, de ne plus voir la fille qui faisait la manche, en face. Un peu trop maigre, un peu trop ravagée par la vie, mais elle avait quelque chose qui ne le laissait pas indifférent. Une façon de bouger, de parler, peut-être. Comme si ce qu’elle faisait là, sur le trottoir, n’avait pas vraiment d’importance. Comme si sa vraie vie était ailleurs – dans un monde qui n’appartenait qu’à elle. Jacky détourne la tête, pour ne plus voir. Il a honte, soudain. Il aurait pu, une fois au moins, lui offrir quelque chose. Il aurait pu, le soir du réveillon… Non. Non, il n’aurait pas pu : il a passé cette nuit-là en prison. Il se sent mieux, soudain. Puisque ce n’est pas sa faute.
Elle a été retrouvée, au matin de Noël, morte de faim et de froid devant la vitrine du Petit Chaperon rouge. Elle tenait dans sa main serrée une bouteille de vodka vide et souriait.
[FIN]
Charlotte Bousquet
E-Mail
Tel : 01 47 00 55 52
Nouvelles pour adultes
Reims destination Noël vous propose cinq contes de Noël pour adultes totalement inédits et spécialement imaginés et écrits pour vous par la plume experte de cinq auteurs de talent.
Belle lecture....
En savoir plus

