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Lili des boulevards par Charlotte BOUSQUET (partie 3)

Qu’est-ce qu’il fait froid ! Si ça continue, les pingouins et les ours dans leur décor de carton-pâte pourront envier la banquise du boulevard. J’ai entendu une histoire horrible, un jour, quand j’étais encore ADF, de l’autre côté. Des skieurs perdus en pleine montagne, morts parce qu’ils étaient restés sur place au lieu de marcher. Ils s’étaient laissés engourdir, tout doucement, par le froid et s’étaient endormis pour toujours. Une horreur. À moins de devenir comme ces momies qu’on retrouve des milliers d’années plus tard, qui servent de témoin pour la postérité. Je n’ai aucune envie de me sacrifier pour la cause - aussi historique soit-elle - alors je me lève. Je vérifie que toutes mes affaires sont là, qu’il n’y a personne pour venir me les faucher. Je prends ma vodka avec moi, je longe les grands magasins.

Je passe les poupées, les jeux qui ne me font plus rêver.

Des guirlandes illuminées, des dizaines de petits cadeaux dorés sont suspendus entre les bâtiments. Le vent souffle de plus en plus fort. Il entraîne papiers gras, cannettes et feuilles mortes, mais pas les petits paquets accrochés au-dessus de ma tête. Je baisse la tête, regarde devant moi. Mon reflet me lance un sourire pathétique, ne parvient pas cependant à m’éloigner de la magnifique toilette d’un mannequin aux cheveux blonds. Derrière elle, un métier à tisser. La Belle au bois dormant ? Apparemment, oui. Et la vitrine d’à côté, maintenant que je l’observe plus attentivement, évoque Blanche-Neige.

— Salut princesse ! Mon propre timbre de voix m’effraie. Qu’importe ? Je trinque à sa santé. Un peu plus loin, dans un décor boisé, le petit Chaperon rouge, sexy en diable dans une robe en lamé, m’aspire dans un tourbillon rouge vif…

— C’est quoi, cette couleur ? Rouge pétasse ?
Alice se lève.
— C’est tout ce que t’avais à dire ? Ça valait le coup d’insister pour me voir, dis donc, lâche-t-elle avec un reniflement de mépris.

Sophie lui a saisi le bras, le serre à lui faire mal. Comme quand elles étaient petites. Non. Pas tout à fait. Il y a une drôle de détresse dans son geste et de l’envie au fond de ses yeux ternes. Alice est prise d’une pitié soudaine pour cette étrangère qui tente désespérément de s’accrocher au passé.

— Alice, où vas-tu ?
La jeune femme se dégage.
— Non, je… Tu es toute la famille qui me reste… S’il te plaît, je suis… Il y a de la tristesse dans sa voix. Alice hésite, à peine un instant. Plonge ses yeux dans ceux de sa sœur.
— Ben tu vois, la pétasse ramasse ses affaires, te laisse payer l’addition et va aller se faire sauter par son mec. Elle aura déjà moins l’impression de perdre sa journée. Oh ! J’oubliais ! Le nom de cette nuance, c’est rouge garance, et ma robe vient de chez Gautier.

Elle s’en va, sans un regard en arrière, tournant – définitivement cette fois – le dos à son passé. La mort de mémé, les parents divorcés, les galères scolaires, la misère, elle a tout laissé avec son ancienne vie. Elle est venue à Paris pour renaître, changer de peau, d’identité. En deux ans, à peine, elle a été vendeuse dans une librairie, serveuse dans un bar de nuit, gogo danseuse – appris sur le tas – modèle pour artistes en herbe et peintres du dimanche, pour photographe aussi et body part. Une longue histoire d’amant fétichiste et de jolis pieds manucurés.

Maintenant, Lili – c’est son nouveau nom – aimerait bien passer à autre chose. Et sa famille en lambeaux ne fait pas partie de l’équation.
Son prince lui a promis qu’il demanderait à un ami de lui présenter des gens du milieu. Elle a déjà le book photo, il ne lui manque que les essais. Ni cul, ni nu. Pas qu’elle soit prude, mais elle a trop entendu d’histoire sur les filles qui se retrouvent dans le circuit du porno alors que tout ce qu’elles voulaient, c’était jouer du Molière.
Enfin, peut-être pas du Molière.
Quand elle arrive en bas de l’immeuble du prince charmant, son cœur bat la chamade. Ses genoux tremblent. C’est toujours la même chose. Une vague de désir, délicieuse et terrible à la fois.

Il est entré dans mon cœur
Une part de bonheur…

Mémé avait raison. La Vie en rose est la plus belle chanson de Paris. Il est entré dans sa vie un peu par hasard. Leurs regards se sont croisés au cours d’une fête dans laquelle il essayait tant bien que mal d’échapper à une horde d’hormones en furie, des filles du monde en quête de mari, des vamps en mal d’amants.

Lili, avec son air mutin et son effronterie, l’a tiré d’un très mauvais pas ce soir-là. Ils ont gardé chacun leur indépendance. Elle, son petit studio du côté de Belleville, lui, son loft au cœur du Marais. Il ne vient jamais chez elle, mais la couvre de cadeaux et la laisse dormir chez lui tant qu’elle respecte certaines règles : pas de brosse à dents, pas de petite culotte, pas de clef. Lili n’est pas stupide : elle sait très bien ce que cela signifie. Son prince veut garder son indépendance, avoir d’autres amantes.

Tant qu’il lui laisse une place dans son cœur, elle s’en fout. La concierge la suit du regard, sourcils froncés. Choquée, sans doute. Ça aussi, Lili s’en fout. Elle s’en amuse, même… Et accentue, histoire de provoquer un peu, le balancement de ses hanches. La jeune femme profite du miroir de l’ascenseur pour rajuster sa robe – rouge pétasse… mais quelle conne ! – et remettre un peu de brillant sur ses lèvres. Arrive devant sa porte.

Va pour sonner. Hésite. Et s’il n’était pas seul ? Et s’il n’était pas content de la voir ? Le doute, cruel, s’insinue en elle, ronge peu à peu sa belle assurance.

… Il est avec une autre… Elle est plus belle et plus intelligente que toi… Il ne veut pas de toi dans sa vie, sinon tu vivrais chez lui… Pour lui, tu n’es qu’un amuse-gueule avant le plat principal… Tu ne t’imagines quand même pas qu’il te prend au sérieux ?…

Lili chasse les larmes brûlantes qui brouillent sa vue. Renifle un bon coup. Serre les dents. Hors de question de broyer du noir. C’est la faute de la frangine. Sophie projette tellement d’ondes négatives qu’elle en devient contagieuse. Question en passant : quand la pétasse fera les couvertures des journaux, est-ce qu’elle aura le culot de se manifester ? Sûrement. Le temps de vérifier que le mascara waterproof l’est jusqu’au bout, d’estomper le khôl qui a un peu coulé, Lili a retrouvé son aplomb. Elle approche le doigt de la sonnette. Appuie.

[...à suivre...]


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