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Lili des boulevards par Charlotte BOUSQUET (partie 2)


— Et toi, t’as demandé quoi au Père Noël ? demande Sophie.

Alice regarde son aînée, une lueur de pitié au fond des yeux. Comme si elle y croyait encore ! Elle a sept ans, maintenant. C’est une grande qui sait lire, écrire, et même compter. Ce n’est pas toujours facile avec les parents qui se disputent sans cesse et Sophie qui, du haut de ses onze ans, ne rate jamais une occasion de la pincer ou de lui tirer les couettes.

Comme maintenant. Si Alice lui dit que le Père Noël, c’est juste le vieux Pascal du bout de la rue qui pisse contre les poteaux et chasse les chats à coups de pierre, ça ne ratera pas. Elle en profitera.

— J’aimerais bien voir la Tour Eiffel, dit-elle enfin.
— C’est débile !

Non, ce n’est pas débile. C’est un rêve. Son rêve. Ça, ni sa sœur, ni personne ne pourra jamais lui enlever.

La porte claque. Il y a des cris. Des bruits de verre brisé. Des mots durs, des mots qui blessent et qui salissent. Sophie s’est levée. Très droite, elle écoute la mère et le père qui hurlent dans la pièce à côté. Son visage est pâle, crispé et ses yeux gris sont remplis de larmes.

— Qu’est-ce qui se passe ?
— T’es trop petite pour comprendre... En tous cas, la Tour Eiffel¸ tu la verras pas ! crache-t-elle avant de se jeter sur son lit, la tête sous l’oreiller pour étouffer ses pleurs.

Sophie s’est trompée.

Mémé a emmené Alice à Paris pour Noël. Quinze jours, rien que toutes les deux. Elles sont allées voir la Tour Eiffel. Deux fois. La première, en prenant le drôle d’ascenseur qui flanque le vertige. La seconde, en empruntant l’escalier. Mais mémé n’a pas pu aller jusqu’au bout, ça montait dur et elle était essoufflée. Alors, elles se sont arrêtées au restaurant panoramique et ont pris un chocolat chaud en regardant les lumières transformer peu à peu la ville en joyau d’or étincelant.

Aux Champs-Élysées, elles ont vu un spectacle de Guignol. Alice a eu un peu peur, puis a fini par rire aux éclats. Après, elles sont allées goûter chez Angelina. Le chocolat chaud était tellement épais que la cuiller tenait toute seule dans la tasse. Mémé l’a emmenée voir la Joconde, aussi. « Mona Lisa est la femme la plus célèbre du monde. Les gens viennent de très loin pour la voir, » lui a-t-elle expliqué.

« Moi aussi, un jour, je serai célèbre ! » « Je n’en doute pas, ma cocotte. Mais tu sais, ce qui importe le plus, c’est que tu sois heureuse. » Après le Louvre, il y a eu le musée Grévin, avec le pauvre Marat assassiné dans sa baignoire et Marylin Monroe dont la robe n’en finissait pas de se soulever, la Samaritaine et ses centaines de jouets, les vitrines des grands magasins et le faux Père Noël qui se faisait prendre en photo avec des enfants. Il y eu cette femme aussi sur le trottoir, petite et maigre, vêtue de n’importe quoi, qui chantait.

Quand il me prend dans ses bras
Il me parle tout bas
Je vois la vie en rose

Mémé est restée là, à écouter et finalement a sorti son vieux porte-monnaie de tissu et lui a donné une pièce de cinq francs. « Pourquoi tu lui donnes de l’argent, dis ? » a demandé Alice. « Parce que tout travail mérite salaire, ma cocotte. Et puis, elle chante bien, non ? »

En quittant Paris, Alice s’est promis qu’un jour, elle débarquerait dans la grande ville et l’éblouirait autant que celle-ci l’avait émerveillée. Sur le quai de la gare, elle n’a cessé de fredonner La vie en rose, la plus belle chanson de Paris.

Il me dit des mots d’amour
Des mots de tous les jours
Et ça m’fait quelque chose…

Ma voix, déjà rocailleuse, est étouffée par des rafales glacées. Le vent s’est levé brusquement, à croire qu’il n’attendait que le moment où les ADF – « avec domicile fixe » dans notre jargon - seraient bien au chaud, chez eux, à mettre les dernières guirlandes sur le sapin, pour frapper. Il aurait pu s’abstenir.

Il n’y a plus grand monde sur le boulevard. Des voitures, de rares passants pressés aux bras chargés de victuailles et de cadeaux. Le poêle du vendeur de châtaigne a été embarqué avec lui. Les flics n’allaient pas se priver d’une telle aubaine.

Je tète ma vodka, histoire de me réchauffer. J’essaie d’ignorer le gargouillis de mon estomac. J’ai faim. Très faim. Deux jours que je n’ai rien mangé, je crois. Même pas un morceau de pain. C’est ma faute, je le reconnais : j’ai gardé tout mon argent pour cette bouteille et j’ai refusé d’aller m’enterrer avec les autres, à l’Armée du Salut.

Tu parles d’un réveillon de Noël, entre deux ivrognes et trois pochetrons. Très peu pour moi. Ce n’est pas que je sois très différente, mais je tiens à mon indépendance et à ma solitude. Il faut bien que je m’accroche à quelque chose, non ? Et puis, j’ai la trouille, aussi. Tout au début, je traînais avec un groupe, du côté de Bastille. On se tenait chaud. Ce n’était pas toujours très facile, mais je me disais : « Cocotte, tant que tu ne te fais pas remarquer, il ne t’arrivera rien ». Jusqu’au jour où Henri, qui dormait juste en face de nous avec Nénette – je n’ai jamais su son vrai nom - l’a vendue pour un litron de rouge. En pleine nuit, des gars ont débarqué et l’ont violée, à tour de rôle. L’un lui tenait les bras, l’autre faisait son affaire. Et Nénette hurlait, hurlait. Je me suis faite toute petite. J’ai rampé hors de l’abri. Et j’ai filé le plus loin possible.

Je n’ai jamais remis les pieds dans ce quartier. J’ai négocié un chien avec un type. Un gros corniaud noir, avec une bonne tête et des oreilles tombantes. Il m’a tenu compagnie pendant un moment, mais ça fait deux hivers qu’il est mort. Et je n’ai pas eu le cœur de lui trouver un remplaçant. Mes doigts sont glacés. Je devrais descendre dans le métro, histoire d’être à l’abri. Mais en cette période de l’année ils sont très surveillés, et les rares à dormir sur les quais tueraient plutôt que partager.

[...à suivre...]


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