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Le prince dit qu’elle resterait tout le temps auprès de lui et elle eut la permission de dormir devant sa porte sur un coussin de velours. La petite sirène – Hans Christian Andersen
Le sans-abri, silhouette tassée, le bol en plastique, le carton par terre, la bouteille. Tellement vu que l’idée ne nous traverse plus que cet homme assis par terre a des souvenirs d’enfance, des goûts musicaux […] On voit sa silhouette, lui, on ne le voit plus. Sans-domicile. Ceux qui ne disent jamais « chez moi » – Haydée Sabéran.
Pour Marion C.
La bouche de métro vomit ses usagers. Saccades régulières. Sans surprise. Engoncés dans leurs doudounes luisantes sous les réverbères et les néons, emmitouflés dans des parkas doublées pour les plus riches, de la fourrure d’un renard qui n’a rien demandé, ils se déversent le long du boulevard Haussmann. Leur but ? Les Galeries Lafayette et le Printemps, masses scintillant de mille feux sous les flocons, qui offrent aux Parisiens pressés un peu de rêve en strass.
Le vendeur de châtaignes est découragé, ce soir. C’est que les gens ont un réveillon à passer : il ne faudrait pas risquer l’indigestion en se gavant avant la dinde et le foie gras. J’aimerais bien qu’il m’en donne – juste un peu. Par charité, solidarité, peu importe. Pour se sentir moins seul, peut-être ? Mais je peux toujours rêver. Si je veux en manger, je dois les acheter. Ce n’est pas aujourd’hui que ça risque d’arriver. Il m’a proposé autre chose, une fois. J’ai hésité. Mais tapiner pour trois marrons mal grillés, non.
Non, je ne peux pas.
Une fillette passe devant moi, un visage de poupée aux joues rosies par le froid. Elle se retourne, me sourit, tire sa mère pas le bras.
— Maman ! Maman, on dirait tata Cécile !
Tata Cécile, rien que ça. Va-t-en, petite. Je ne suis pas sûre que ta tante apprécie la comparaison. À moi aussi, tu rappelles quelqu’un, sais-tu ? Une gamine effrontée, montée à Paris avec sa mémé pour voir de près la Tour Eiffel et se régaler de barbe à papa en regardant les vitrines animées des grands magasins. Une gamine qui pouvait passer un après-midi entier dans le rayon peluches de la Samaritaine, à étreindre des panthères et des ours blancs, à imaginer qu’ils étaient réels. Une gamine qui s’est appelée Alice puis Lili, une gamine qui maintenant n’a plus de nom.
Je sors la vodka de ma veste. Le fruit d’une fastidieuse épargne. Des semaines de privation. Ça compte, dans une vie de cloche. Même si ça fait pléonasme. Ma bouteille, je la conserve précieusement sur moi, j’essaie de la faire durer. Il n’y a rien qui réchauffe mieux que la vodka. Du feu dans le corps, de la chaleur dans le sang – et assez d’alcool pour faire perdre la tête.
Les flics.
Du coin de l’œil, je les vois arriver. Quatre, pour faire bonne mesure, taser compris, qui fendent la foule en quête de voleurs, sans-papiers, sans-logement, mal-logés, mal-fringués, pas-adaptés – contrevenants, en somme. Aucune envie de prévenir le vendeur de châtaignes. Avec un peu de chance, il sera obligé d’abandonner son poêle et moi, je pourrai en profiter. L’air décontracté, je me lève, tourne le dos au trottoir : direction, les jouets.
Je m’approche, les gens s’écartent. Ce n’est rien : une habitude à prendre. Je pue, ils sont gênés. Ils n’osent rien dire, des fois que je sois bourrée et me mette à brailler des cochonneries.
Des pingouins glissent sur un toboggan blanc, atterrissent sur un grand miroir recouvert de neige artificielle. Un ours polaire – pardon : une ourse ! – étendue sur le flanc laisse patiemment ses petits l’escalader. Un trou apparaît au milieu du lac, un phoque pointe le bout de son nez. Et là-haut, sur un grand rocher, une famille de loups hurle à la lune. Mignon, non ?
C’est à pleurer… Les meilleures victimes des hommes utilisées pour vendre leur camelote à des richards. Allons, je suis peut-être dure : parmi eux, il y en a certainement qui donnent à Trente Millions d’Amis ou je ne sais quoi. Je me demande quel effet ça aurait, si les designers décoraient leurs vitrines avec des peluches SDF.
On pourrait même faire une crèche de Noël. Je vois ça d’ici : un banc, quelques poubelles, un distributeur de billets, un abribus en guise de grange. Trois gamins attifés de vert kaki et leurs chiens, des bâtards qui ne ressemblent à rien, pour les Rois Mages. Un vieil ivrogne et son caddie pour figurer Joseph et le petit Jésus. Une pauvre fille qui n’a pas demandé à être là, avec sa pancarte en carton « JAI FAIN » incarnerait Marie. Moi, je pourrais faire l’âne ou le bœuf.
Est-ce que ça pousserait les gens à seulement nous regarder ?
Allons, le danger est passé. Il est temps de regagner mon coin et de laisser la foule en paix… D’ici quelques heures, ici, tout sera désert. Je pourrai profiter tant que je veux de la magie de Noël. En attendant, il me reste la vodka, la chaleur toute relative de mes vêtements et les souvenirs…
[...à suivre..]
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