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Interim par Joëlle WINTREBERT (partie 5 et Fin )

Nous avons quitté l’appartement sans encombres. La gouvernante avait déduit d’une fouille rapide dans le bureau du maître de maison que les papiers de la jeune fille étaient au coffre. L’espace d’un instant, j’ai caressé l’idée de poursuivre mes manœuvres brutales pour récupérer ces précieuses preuves d’identité. Mme André m’en a dissuadé. Il faudrait abîmer beaucoup le diplomate pour qu’il donne la combinaison du coffre, il a trop à y perdre. Elle m’a laissé téléphoner à l’agence Séraphim, j’ai prévenu Gabriel que je n’avais pas joué mon rôle de façon tout à fait contractuelle, il m’a dit qu’il m’attendait, et nous avons filé.

Quand la porte du 7 rue des Innocents s’efface de nouveau devant moi, ma gorge cartonne. J’essaie sans succès d’avaler ma salive. Ma bouche me semble un réduit pâteux. Mes idées se sont rafraîchies dans les petites heures noires et glacées de ce matin de Noël déserté.

J’ai eu le temps de réfléchir à mes actes tandis que Ruby se cramponnait à mon bras, apeurée, sursautant aux chuintements du métro et du RER, trébuchant dans les escalators, et plus qu’une méconnaissance totale de ces outils, j’en déduisais qu’on l’avait droguée cette nuit pour s’assurer sa docilité.

Néanmoins, droguée ou pas, Ruby venait de changer radicalement mes perspectives d’avenir, et je me demandais comment j’avais pu me jeter dans une telle entreprise, moi, un SDF, qui n’avait même pas de quoi payer un repas décent à ma fugitive maintenant que j’avais perdu l’espoir d’être payé pour cet emploi de Père Noël. Et quant à la loger… Où aller ? À l’ambassade, comme nous l’avait conseillé Mme André ? Alors que nous n’avions aucun papier pour prouver son identité ?

Gabriel est installé derrière son ordinateur comme s’il n’avait pas quitté l’agence depuis la veille. La même lueur apaisante baigne la pièce, mordorée, la même odeur fauve me pique les narines. Il se lève pour nous saluer, coupe court à mes explications et nous invite à nous asseoir.

Tandis qu’il se livre à sa cérémonie du café, trois colombes décollent à grand bruit des hautes étagères. Je vois pour la première fois Ruby perdre son expression hagarde devant leur violente parade. Puis l’une d’elles descend en planant jusqu’à la jeune fille et se perche dans ses cheveux. Alors que je n’ai pu réprimer un petit saut de crainte en arrière, à ma grande surprise, Ruby rit aux éclats. C’est un rire d’enfant, extasié, devant un merveilleux cadeau de Noël.

Elle lève ses mains fines vers l’oiseau, le cueille entre ses doigts, le pose sur ses genoux, le caresse. Il escalade son pull, se blottit entre ses seins et roucoule.

Gabriel sourit, bienveillant.
« J’ai interrogé mon réseau, m’apprend-il. Les parents de cette jeune fille étaient sans nouvelles depuis longtemps et sont intervenus auprès de l’ambassade. Dont les services n’ont pas donné suite. L’éternelle histoire du pot de terre contre le pot de fer. Néanmoins, Ruby n’aura pas de mal à obtenir un rapatriement et un nouveau passeport.
– La donne a un peu changé, hein ? Je pourrais témoigner ! M’asseoir sur leur foutue clause de confidentialité ! Ces salauds la violaient ! À quatre ! Dans les banlieues, on appelle ça une tournante !
– Oui, vous pouvez témoigner. Vous allez devoir emmener Ruby à l’hôpital, au service des urgences médico-judiciaires, puis au commissariat du 8e arrondissement, dont dépend l’appartement où les faits ont été commis… »

Il a laissé sa phrase en suspens, mais j’en mesure tous les sous-entendus. Moi, le SDF, contre un diplomate dont on m’a prévenu d’entrée qu’il était « bien en cour », puis la petite immigrée sans papiers, qui subira au mieux un interrogatoire d’une longueur éprouvante, qui ne maîtrise pas assez notre langue pour valider sa déposition, qui risque au pire une garde à vue épouvantable et de se retrouver dans une position d’accusée, après ce qu’elle a enduré.

Je frissonne. _ « Allez à l’hôpital, conseille Gabriel. Dites ce qu’a subi Ruby. Ne précisez pas où. Demandez un examen complet, à destination d’un dépôt de plainte. Emportez le certificat médical. Ensuite vous saisirez une association de défense. J’en connais plusieurs. Ce sont les mieux à même d’instruire ce genre d’affaires et de se porter partie civile. Tout seul, vous n’auriez aucune chance. »

Je hoche la tête, soulagé. L’espace d’un instant, j’ai pensé qu’on allait me dissuader d’agir pour empêcher cette vipère de continuer à mordre.
« Vous serez payé pour votre prestation de père Noël, ajoute Gabriel. Je pense même vous obtenir une prime. Par ailleurs, M. Topin, vous étiez bien représentant, dans votre ancienne vie ?
– Comment le savez-vous ?
– Ne soyez pas si méfiant, Mickael, nous nous documentons toujours sur les gens que nous employons, et nous cherchons quelqu’un pour une place de chauffeur à l’ambassade des Philippines. Un conducteur confirmé.
– J’ai tué ma femme et ma fille, belle référence !
– Vous ne buvez plus, n’est-ce pas ? Et ce sera utile, que vous puissiez aider Ruby à l’ambassade. »

J’acquiesce, si incrédule que je sursaute à peine quand une colombe vient se poser sur ma tête, piétine mes cheveux, becquette mon front en sueur.

Le rire en cascade de Ruby retentit, enfantin, délicieux.

[Fin]

Joëlle Wintrebert
7, rue du Miradou
34170 CASTELNAU-LE-LEZ
TÉL/FAX : 08 71 23 12 29
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