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Interim par Joëlle WINTREBERT (partie 4)

Après, tout semble se dérouler dans l’ordre du scénario dont on m’a fourni le script. En tête du groupe d’adultes, une quinzaine, jeunes et vieux, Tommy et Naïs me découvrent dans la pièce et poussent des cris d’enthousiasme rafraîchissants. Ces cris deviennent hystériques quand je produis mon grand tour de magie : le feu préparé dans l’âtre s’allume sur un simple claquement de mes doigts.

Mme André s’est assurée que j’étais capable d’en produire un sonore, et les flammes ont jailli, obéissantes. Même dans les rangs des adultes présents, des murmures extasiés saluent la performance. Simple réaction chimique, en fait, provoquée par une commande à distance – la magicienne n’est autre que la gouvernante –, mais si je ne connaissais pas le truc, sans doute cette flambée instantanée produirait-elle sur moi le même effet.

Maintenant, les petits trépignent, tendent leurs doigts vers moi, trop intimidés pour oser me toucher, et je fais connaissance avec M. Barreau de Salles Vilefort qui s’est avancé vers eux et qui interroge :
« Avez-vous été sages, les enfants ? Croyez-vous que le Père Noël a des cadeaux pour vous ?
– Ouiiii ! répond Naïs, dans un cri à vous percer les tympans. » Son frère, plus timide, ou moins sûr de sa vertu, se contente de hocher la tête.

Alors que je m’approche, il recule d’un pas et se réfugie dans des jupons de soie coquelicot qui sont sans doute ceux de sa mère. Une Junon qui dut être belle et que des cernes bistres et le pli amer de la bouche trahissent. Sa main potelée, machinale, caresse les denses cheveux noirs de son garçon.

Le diplomate, quant à lui, a pris sa fille dans ses bras. Un vif sentiment de jalousie m’étreint. Ma Cléa serait à peine plus vieille aujourd’hui, et même si cette petite Naïs ne lui ressemble en rien, ce tableau familial me déchire. Je me détourne à demi, sous prétexte de me défaire de ma hotte, mais le reflet du couple me poursuit jusque dans les biseaux du miroir qui trône au-dessus de la cheminée.

Je te déteste, M. de la Pâte feuilletée. Je déteste ton assurance de nanti. Je déteste tes gestes tendres pour ta fille et les baisers dont elle te picore le cou. Je déteste par-dessus tout ces pensées qui me viennent, ma convoitise haineuse. Que ne suis-je resté sur mon toit !

La distribution des cadeaux me calme. C’est beaucoup trop, bien sûr, et j’évite avec soin de penser aux gosses qui manquent de tout, mais l’émerveillement des petits au déballage de leurs paquets remonterait le moral du plus aigri des hommes.

Trois flûtes de champagne, une délicieuse bûche aux framboises, des chocolats comme je n’en ai jamais goûtés, achèvent de me réconcilier avec la vie. Une invitée m’a entrepris sur les mythes associés à Noël, conversation agréable et inattendue. Quand la belle dont le sourire et le décolleté me paraissent aussi charmeurs que sa culture m’est enlevée par son mari, je m’aperçois qu’il est plus de trois heures. On s’attarde encore dans le salon, le champagne coule à flots, personne ne semble prêt à me jeter dehors, je décide d’attendre au chaud l’heure du premier métro.

Ma montre affiche près de six heures quand les chansons avinées des derniers convives me réveillent en sursaut. Je m’étais endormi sur l’un des canapés. La migraine bat à mes tempes, la nausée brûle ma gorge. J’ai perdu l’habitude des nourritures trop riches et de l’alcool.

Je m’assois péniblement. La scansion des chansons paillardes reprend, ponctuée de rires excités. Je comprends alors ce qui est en train, dans l’angle opposé de la pièce. J’ai cru d’abord qu’il ne restait plus que trois hommes, mais il y en a quatre, et celui que je n’avais pas vu s’active entre les cuisses d’une fille.

D’accord. Tu n’y croyais pas trop, mais la voilà, la partie fine qui impliquait ta clause de confidentialité.

Je me lève, le cœur au bord des lèvres. Il est temps de filer. Il faudra malheureusement passer devant le quatuor infernal, mais je ne me vois pas stationner davantage dans cette pièce maintenant que je suis instruit de ce qui s’y passe.

J’ai presque atteint la porte quand la voix du maître des lieux me rappelle.
« Père Noël ? Où cours-tu si vite ? Approche. »
Bon. Je ne vais pas non plus me sauver comme un voleur. S’il y a un coupable, ici, ce n’est pas moi. Je rejoins mon hôte.
« Tu as bien travaillé, me dit-il d’une voix avinée, alors je vais te faire un cadeau. Prends-la. Prends la jolie petite pute. On l’a tous eue, cette nuit. Il lui manque un Père Noël. Ça lui fera un beau souvenir. Et à toi aussi. »

Je regarde la fille, et mon ventre se tord de désespoir, et je vomis sur les pieds de M. Barreau de Salles Vilefort. Lequel est tellement parti qu’il rigole au lieu de m’agonir d’injures.

Sa « petite pute », c’est Ruby, la gamine originaire des Philippines qui ne sait pas dresser correctement les assiettes en cuisine. Je la regarde, qui pleure, alors qu’un salaud la possède sans se soucier de ses larmes, et je pousse un hurlement qui tétanise les agresseurs. J’arrache à sa proie celui qui la couvrait encore, et je cogne les autres, méthodique. Un atlas tiré de la bibliothèque proche vient en renfort pour épargner mes poings. La colère m’enrage, ils sont ivres et ne m’opposent que des cris. Une sensation de toute-puissance m’habite, grandiloquence palpitante, l’impression – que je sais obscurément absurde – d’être le bras armé de la réparation.

Je relève Ruby et la tire, abandonnant mes victimes gémissantes en tas informe. Je ne veux pas penser aux conséquences. Ils porteront plainte ? Qu’importe ! Ne suis-je pas déjà mort ?

« On s’en va ! » dis-je, laconique.

Sur le seuil de la porte, nous avons tous les deux un mouvement de recul en découvrant la gouvernante qui brandit un petit calibre et nous examine, le regard étréci.

Je remarque ses traits tirés, ses yeux brillants, ses lèvres si serrées qu’il n’en reste plus qu’un fil, et je gémis. Cet obstacle me paraît autrement dangereux que celui des quatre violeurs.

Mme André passe sa main armée sur son front, sa main qui tremble, sa main qui a cessé de nous braquer.

« C’est bien, approuve-t-elle contre toute attente. Il fallait en finir avec ce scandale. Qu’elle s’habille. Je vais voir si je réussis à trouver son passeport. »
Elle nous tourne le dos et s’en va comme on s’enfuit.

[...à suivre...]


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