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J’ai sourcillé. C’est trop beau pour sembler vrai. Puis je me dis que les CDD d’un soir attirent forcément des SDF, et que leur employeur doit être en mesure de les rendre présentables. Somme toute, celui-là se conduit avec tact.
Récuré, j’enfile mon costume. Il est luxueux, en lourd satin de soie rouge bordé d’une fourrure de synthèse si douce que j’éprouve l’envie d’y enfouir mon visage avant de masquer celui-ci sous l’énorme barbe de rigueur, indispensable élément du déguisement. Assujettie à mes joues, je découvre que sa teinte duplique le blond cendré de mes cheveux. On pourrait la croire mienne. Les bottes et le bonnet complètent ma tenue et, drapé dans la cape assortie qui me protégera du froid pendant mes déplacements, je réintègre le local.
Gabriel applaudit. Il-elle ne m’a écrit que son numéro de téléphone, se contentant de m’énoncer son prénom, si bien que j’ignore toujours si j’ai affaire à un garçon ou à une fille. Il me souhaite bonne chance, et me regarde disparaître derrière la fontaine des Innocents, en direction des Halles et du RER.
69 rue de Courcelles. Un maître d’hôtel m’ouvre la porte. Je tends le courrier d’engagement de l’agence et tandis qu’il en prend connaissance, je révise ma première impression. L’uniforme et le cheveu gominé sont certes adéquats, mais la stature évoque davantage le garde du corps, le profil arbore un nez cassé de boxeur, et quand le loufiat s’efface pour me laisser passer, sa veste bâille sur un holster.
Je réprime un frisson et me remémore les paroles de Gabriel. M. Barreau de la Pâte feuilletée filtre avec soin qui peut ou non entrer en sa demeure. Au reste, je n’apprécie guère l’œil torve que le pommadé pose sur mon encombrante et déguisée personne.
« À la cuisine ! » indique-t-il, laconique, non sans souligner l’injonction d’un mouvement impératif du menton.
Le contre-jour de l’éclairage met en relief la fossette qui creuse cette partie proéminente de son visage et lui dessine deux avenantes petites fesses sous le cordeau sévère d’une bouche dépourvue de lèvres.
Le hall d’entrée aux tentures mamelouk et aux masques barbares ne dessert pas seulement l’appartement des maîtres. S’y ouvre aussi un couloir rustique, au carrelage un peu désagrégé, qui tourne en aveugle autour de la cour de l’immeuble, et aboutit aux pièces de service. Je compte plusieurs portes, des chambres, sans doute une resserre, avant que nous pénétrions dans l’antre principal.
Un petit bout de femme échevelée, rouge, luisante, court en tous sens, soulève des couvercles, contrôle ici l’ébullition, là rectifie une sauce en hurlant qu’elle est insipide, crie ses ordres et agite mille bras à destination de deux filles qui s’activent à dresser des assiettes sur une desserte. Les brumes poisseuses issues de la cuisson baignent la scène de lueurs irréelles. L’odeur de nourriture rappelle à mon ventre qu’il n’a pas pris de vrai repas depuis trois jours. Il se tord, douloureux.
La cuisinière me bouscule.
« Toi, là ! Oui, toi, le père Noël ! Reste pas dans nos jambes. Tu peux prendre une assiette, c’est prévu. »
Elle ajoute en me désignant la plus jeune de ses deux recrues :
« Celle de Ruby, tiens. Elle a encore raté la présentation. Cette pauvre fille n’est bonne à rien.
– C’est pas ce que pense Monsieur, ricane l’autre employée, une grande perche au visage de madone cireuse. »
La cuisinière hausse les épaules dans un mouvement exaspéré.
« Bonne à rien, je le maintiens. Voilà ce qui se passe quand on arrache les gens à leur pays. »
Je me suis approché de la fille, ravissante miniature au teint doré sous un casque de cheveux noirs, mais à l’instant de saisir l’assiette incriminée, j’hésite. La dénommée Ruby a des airs d’enfant martyrisé.
« D’où venez-vous donc, demoiselle ?
– De Manille, aux Philippines, me dit-on dans un souffle.
– Allons, Ruby, Monsieur interdit que l’on parle aux étrangers. »
La petite sursaute, apeurée. Je me retourne, soucieux de découvrir à qui appartient cette voix doucereuse où la menace se tapit comme un parasite prêt à bondir pour se gorger du sang de sa proie.
La nouvelle arrivante est sanglée dans un tailleur prince de Galles. Talons hauts, brushing, maquillage discret sur un visage creusé par le retour d’âge… La maîtresse de maison ?
Elle se tourne vers moi, me toise de haut en bas, petite moue, et lâche du bout des lèvres :
« Pour une boîte d’intérim, le costume n’est pas mal. Dépêchez-vous de manger. Je vous emmène au salon dans cinq minutes. »
Elle disparaît comme elle est arrivée, sans trace de son passage, ni bruit ni odeur, un spectre, et l’ambiance abandonnée dans son sillage est aussi délétère.
Soucieux de satisfaire ma curiosité, je hasarde une question sur la nature de la passante. Et j’apprends qu’il ne s’agit nullement de la femme du diplomate, mais de la gouvernante, Mme André, un dragon qui veille en permanence sur cet appartement de la rue de Courcelles. 400 m2 en duplex ! Somme toute, je ne m’étais pas trompé : elle est bien la maîtresse des lieux puisqu’elle les maintient en l’absence de ses patrons, embauchant et cassant les embauches à sa guise. Cependant, Mado, la cuisinière, tout comme Ruby, sont arrivées dans les bagages du maître de maison.
Je me dépêche d’avaler mes coquilles Saint Jacques à la nage, puis ma grosse tranche d’oie confite, hélas simplement arrosés d’un Château la Pompe aux arômes prononcés de chlore. Tout en mangeant, je lorgne Ruby et je comprends mieux en découvrant ses yeux brillant de larmes pourquoi ses gestes sont mal assurés.
Les sous-entendus de la grande perche me reviennent, et j’ai soudain du mal à terminer mon plat. Et si cette jeune fille n’était pas majeure ? Elle me décoche alors un regard filtré entre ses cils, et mes états d’âme s’évanouissent. Séductrice. Tu t’es encore fait tout un film, mon pauvre vieux. Mêle-toi de tes affaires, elles sont bien assez navrantes et sinistres.
« M. Topin ! Père Noël ! C’est l’heure, suivez-moi. » La voix insistante de Mme André me sort de mes pensées. Cette femme est un lémure, on ne l’entend pas arriver. Je détesterais vivre dans une maison qu’elle occuperait aussi. Nous empruntons une porte latérale de la cuisine et accédons à un hall qui dessert les pièces de réception. La gouvernante me tire par la manche afin que nul ne puisse m’apercevoir de la salle à manger vitrée autrement que de façon fugitive.
Le salon déploie devant nous ses volumes immenses, pour le moment déserts, où clignote follement un sapin surchargé de boules, étoiles et fanfreluches. Ors et brocarts, tapisseries, bibelots, bibliothèques, canapés, le luxe s’exhibe ici de façon si voyante que j’en suis oppressé. Mme André tire une clé plate de son spencer, ouvre un placard, en sort une hotte déjà remplie de ses cadeaux rutilants et l’assujettit sur mon dos, tout en m’apprenant ma leçon.
« Il y a deux enfants. Un garçon de sept ans, Tommy, une fille de cinq ans, Naïs. Répétez leurs prénoms. »
Je répète, docile, et elle reprend :
« Ils entreront dans cette salle aux douze coups de minuit. Pour la distribution des cadeaux, vous reconnaîtrez les paquets à leurs rubans. Rose pour la fille, bleu pour le garçon. Votre rôle pourrait s’arrêter là, mais il ne vous est pas interdit de répondre à leurs questions. Brodez s’ils vous interrogent sur vos origines. Si vous n’en êtes pas capable, cultivez le mystère. Surtout, ne le déflorez pas. »
Quelques recommandations s’ajoutent, des précautions à prendre avec les invités, je dois répéter une nouvelle fois le nom des enfants, elle me quitte enfin, satisfaite, après m’avoir recommandé de me tenir accroupi près de la cheminée, et de me redresser comme si j’en sortais à l’arrivée des convives.
[...à suivre...]
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