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Je me suis sauvé du toit comme s’il pouvait lui naître des bras pour me retenir, et me voilà devant l’agence. L’annonce indiquait « jusqu’à 21 h », les locaux baignent la rue de leur lumière douce. À l’intérieur, une silhouette imprécise va et vient.
Je grelotte bien plus qu’en plein vent tout à l’heure. J’hésite. Je regarde mes chaussures boueuses, moi qui ai marché toute ma vie avec des pieds irréprochables, et je me demande si j’appartiens encore à ce monde, si je vais oser pousser cette porte.
Un grand gaillard pressé me bouscule et, l’espace d’un instant, je crois qu’il est venu pour le poste, peut-être le seul qui reste encore disponible ce soir, mais il double le cap de la boutique et s’engouffre dans l’immeuble suivant.
Finalement, je n’aurai pas besoin de pousser la porte. Elle coulisse devant moi alors que je balance encore, étonné de me sentir attaché à mon sort et d’entendre sonner mon cœur, à l’intérieur de moi, comme un « dong ! » de film d’horreur.
Drôle d’endroit. Deux canapés avachis couvent de leur angle obtus une table en verre maculée où les tasses à café mal vidées feraient la joie d’une voyante. Et si la dame de l’art pouvait lire pareillement dans les cendres, sa fortune serait acquise. Le cendrier dégueule tant de mégots qu’il a sans doute dissuadé les usagers de continuer à l’utiliser.
« Entrez, je vous en prie, me dit-on. La porte ne se fermera pas si vous restez sur le seuil, et il fait plutôt froid, cette nuit. »
Voix suave. J’avance et me tourne vers sa source, un homme installé dans un renfoncement de la pièce qui forme alcôve, derrière un ordinateur posé sur un plan de travail aux allures de comptoir. Il s’en dégage et me rejoint pour me serrer la main. Il ? Ou elle ?
« Vous venez pour l’annonce. Parfait. Je désespérais de trouver un Père Noël si tard. »
Je le-la scrute. La voix, le casque des cheveux blonds bouclés, la finesse des traits, la silhouette habillée d’un jean et d’un vaste pull blanc, les mains longues et douces aux ongles courts, rien ne permet de me décider. Il-elle me paraît l’androgyne absolu.
« Asseyez-vous. Je vous offre un café ? »
J’acquiesce, d’un hochement de tête. Moi qui me pensais détaché de tout, je n’avais pas imaginé que ce serait si difficile. Mes cordes vocales semblent avoir oublié tout usage des sons.
Alors que mon hôte pousse vers moi une tasse neuve et pleine, un violent froissement d’ailes me tétanise et je réalise enfin la nature des relents suffocants qui m’ont saisi quand s’est refermée la porte de l’agence. Une odeur de volière. Deux oiseaux blancs aux reflets d’opale ont entrepris de se battre, ou de s’ébattre – après tout il s’agit peut-être d’une parade –, quasi au-dessus de ma tête. Colombes ? Tourterelles ? Je m’aperçois que soudain, sur les étagères hautes qui cernent la pièce, des dizaines de volatiles perchés s’agitent, que certains vont et viennent d’une petite marche trépignante par une ouverture ménagée en façade, et je rentre ma tête dans le col de mon manteau, incapable de refouler le film de Hitchcock, d’en repousser les images et le son, sûr que je me suis jeté tête baissée dans un piège, que l’androgyne blanc est un colombophile meurtrier décidé à me donner en pitance à cent becs affamés.
Le colombophile claque dans ses mains, les volailles regagnent leur perchoir, le petit monde ailé se calme.
« Je les accueille parce qu’ils ont besoin d’un abri, explique mon hôte, mais il leur arrive de se montrer trop familiers. Du sucre ? »
Je peine à comprendre le sens de sa question, éberlué par son tour de passe-passe. Il devrait se produire dans un cirque, avec ses colombes. Leur obéissance défie l’entendement. Des mots se fraient enfin leur chemin dans ma gorge, éraillés : « Oui. Trois. J’aime le café très sucré. »
Du temps d’Elsa et de Cléa, je le buvais noir et brut. La dèche a changé mes goûts. Dans les bistrots, on ne compte pas le sucre. Arrive un moment où toute calorie devient bonne à prendre.
Mes mains fourmillent autour de la tasse brûlante. Je ne m’étais pas aperçu que j’avais aussi froid. Je me détends et m’engourdis tandis qu’on m’explique la nature du travail qui m’attend. Rien que de très banal. Noël chez de riches particuliers, dans le 8e arrondissement. Je suis censé me rendre sur place à 23 h, distribuer les cadeaux aux enfants près du sapin et de la cheminée à minuit, participer à la fête qui suivra. Je serai nourri et bien payé.
Je ne peux réprimer ma surprise.
« Mille euros ? On peut dire que c’est royal !
– Il y a une clause de confidentialité. Vos employeurs tiennent beaucoup à ce que vous restiez discret sur leur train de vie, ou toute autre chose que vous auriez l’occasion de découvrir chez eux.
– Bah ! Je ne suis pas un mouchard. Je ne vendrai ni leurs parties de jambes en l’air à la presse scandaleuse, ni leurs trésors au fisc… Ni quoi que ce soit d’autre dont je pourrais tirer avantage.
– Ce serait imprudent : M. Barreau de Salles Vilefort est diplomate. Grosse fortune. Gros intérêts en Chine et au Moyen-Orient. Bien en cour. Néanmoins c’est un homme secret, qui tire beaucoup de ficelles dans l’ombre et tient au respect de sa vie privée.
– Je déteste les m’as-tu-vu.
– Parfait. Ce n’est pas un contrat difficile. Et nous fournissons le costume. Comme le temps presse, je vous propose de vous rafraîchir ici. Nous disposons d’une salle de bains confortable. Vous trouverez même des sous-vêtements pour vous changer. »
[...à suivre...]
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