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24 décembre. Rien ni personne ne m’attend que la mort.
Tout à l’heure, le soleil déclinant m’a offert une dernière fête. Cent fenêtres de l’Imperator allumées de rouge comme un sapin de Noël. Bref incendie. Elles sont désormais cendreuses et ne m’adressent plus qu’un regard éteint, indifférent.
Il faisait encore jour quand je suis monté sur le toit. Je regardais la rue, en bas, et toutes ces silhouettes hâtives, affairées, aux bras souvent encombrés de paquets, et je grinçais entre mes dents : « Fourmis, fourmis, qui croyez être heureuses et vous nourrissez d’illusion, qui sait ce que vous auront réservé les méchants petits dieux du lendemain. Le chômage ? La séparation ? La maladie ? Le deuil ? »
Maintenant que la nuit m’a roulé dans ses écharpes d’ombre et de vent, maintenant qu’elle a serré sur moi son froid cocon, j’oublie mon amertume. Tandis que je m’engourdis sous ses piqûres, ma Cléa vient danser devant moi. Ses cheveux s’ébouriffent follement autour de son visage en triangle. Son rire retentit, excité. Le bleu d’abysses de ses yeux s’illumine, et je tends les doigts pour essuyer sa petite bouche carminée où bulle la salive…
L’illusion s’évanouit.
Cléa n’est plus. Je l’ai tuée. J’ai tué sa mère. « Vous devriez être mort, vous aussi, m’a dit le juge, d’un ton glaçant. On ne conduit pas sous l’emprise de l’alcool. »
Que peut un représentant sans voiture ? J’ai perdu mon travail. Ma famille, mes amis, m’avaient tourné le dos, mais j’en étais à peine conscient, abîmé dans l’oubli que me procurait mon démon familier. Quand j’ai eu besoin d’aide pour conserver mon appartement, je n’ai trouvé que portes closes, messageries téléphoniques, ou dérobades embarrassées.
24 décembre. Comment supporter de vivre à nouveau Noël sans Cléa ? Alors que seuls m’attendent désormais les maisons de carton, les encoignures d’immeuble, les bouches d’égout ? J’ai tenté de me ressaisir, mais il est impossible de retrouver du travail quand on n’a plus d’adresse.
Je m’avance sur le toit de l’immeuble comme si je marchais entre deux mondes. Le vent m’inflige des soufflets de feuilles mortes et m’oblige à écarter les jambes pour assurer mon assise. Curieuse sensation. D’être à la fois bien présent et absent. Une sorte d’indifférence à moi-même et pourtant je perçois tout ce qui m’entoure avec une acuité que je n’avais encore jamais éprouvée. Le brouhaha sans répit de la ville. La densité mouillée de l’air, sa trace sur ma langue, chargée d’effluves charbonneux tandis que je croise la batterie des conduits de cheminée. Immeuble bourgeois : on a les moyens des feux de bois, ici.
J’ai choisi de mettre fin à mes jours dans la cour de mes beaux-parents. Ils m’ont si souvent fait comprendre que mon sort était de disparaître… Je tenais à ce qu’ils en soient les premiers informés.
La cour plutôt que la rue. La rue m’effraie. Trop lumineuse. La cour, plus obscure, m’attire. La rumeur de la ville s’y apaise. Je serai bien, là, tout en bas, bercé par les accords du violoncelle dont les accents montent, virtuoses, jusqu’à moi.
J’étends les bras. J’ai l’impression de déployer des ailes. Mes yeux se ferment, mon corps oscille. Je suis un ange tout près de prendre son essor. Maintenant !
Une gifle claque ma joue, je tombe durement sur le coccyx. Éberlué, je décolle de mon visage le papier qui m’aveugle et qui a interrompu mon envol. Les lettres brillent, phosphorescentes.
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Obstiné, je reviens au bord du toit, mais la rumeur de la ville m’appelle et dans sa voix je perçois maintenant des modulations nouvelles. Ma personnalité présente cette faille béante : j’ai toujours cru aux signes du destin. Je ne parviens plus à rouvrir les bras. Le puits obscur et quadrangulaire qui s’ouvre entre les immeubles se refuse. Et s’il restait une place pour toi ? souffle une petite voix qui ne veut pas désarmer.
Je hausse des épaules lasses. Toutes les places seront déjà prises. Qui peut en douter ? Et si elles ne l’étaient pas, pourquoi en donnerait-on une à quelqu’un comme moi, à peine propre, sans références ?
[...à suivre...]
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