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Décontenancée par la lumière, mamie Lélé plisse les paupières en piétinant sur place. Elle n’offre aucune résistance quand sa petite-fille la désarme. En revanche, cette dernière a beau secouer son mari — dont la présence, en ces affreuses circonstances, lui serait d’un grand secours —, il ne réagit pas.
— Il… il est mort ? bégaye-t-elle, en le bousculant de plus belle.
Un ronflement sonore la rassure assitôt.
— Éric ! Éric ! Réveille-toi !
— Ne te fatigue pas, ma chérie, j’ai drogué le champagne, déclare placidement Hélène qui, assise sur une chaise, semble regarder la scène en simple spectatrice. Une dose à assommer un bœuf. Au fait, comment se fait-il que toi, tu ne dormes pas ?
Il n’y a pas trace d’anxiété dans sa voix. Elle n’a en rien l’attitude d’une criminelle qui vient de rater son coup. Ce n’est qu’une ancêtre bienveillante, grondant sa descendance avec sollicitude.
— Je... je n’aime pas le champagne… répond Lara, prise de court.
— J’aurais dû m’en souvenir, se morigène sa grand-mère. Ah, je n’ai plus ma mémoire d’autrefois !
C’est cette nuit-là, à la lueur rose de la lampe de chevet, que Lara, hallucinée, apprend, de la bouche même de celle qui l’a perpétré, le fin mot sur l’assassinat de ses parents.
— Ma petite Céline avait dix-huit mois quand on me l’a retirée. Lors de notre divorce, mon mari — ton grand-père — prétendit que j’étais folle afin d’en obtenir la garde. Comme il avait des appuis en haut-lieu, il n’eut aucun mal à me faire interner et déchoir de mes droits parentaux.
Mamie Lélé ferme les yeux. À l’évidence, cette évocation l’éprouve.
— Et alors ? souffle Lara, comme le silence se prolonge.
— Je n’ai revu ma fille qu’après le décès de son père — décès dont je ne fus pas responsable, je te le jure : il succomba à une banale rupture d’anévrisme, dans le sud de l’Italie où il vivait depuis notre séparation.
Débarrassée de son emprise, Céline, qui venait de fêter sa majorité, s’empressa de me contacter. D’un commun accord, nous décidâmes de nous revoir. Ce furent des retrouvailles étranges et douloureuses : nous étions de parfaites inconnues l’une pour l’autre. Nous tentâmes néanmoins de rattraper le temps perdu, mais en dépit de nos efforts, je ne me consolais pas d’avoir loupé les plus belles années de son enfance…
Une quinte de toux l’interrompt. Lara, instinctivement, saisit la bouteille qui traîne près du lit et en emplit une coupe qu’elle lui tend.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Du cidre. Tu as oublié que c’était ma boisson favorite ?
La vieille dame se trouble.
— Décidément, ma mémoire me joue des tours !
Elle avale quelques gorgées avant de reprendre, sur le même ton monocorde :
— Quand tu es née, j’ai eu le sentiment que tout recommençait. Que la vie m’offrait une seconde chance. Ce n’était pas toi que je tenais dans mes bras, mais elle, ma Céline, la chair de ma chair, ayant régressé miraculeusement pour que je puisse jouir de cette enfance que l’on m’avait volée. « Personne, jamais, ne sous séparera ! », me suis-je promis.
C’est
alors que j’ai appris que son mariage battait de l’aile. L’histoire recommençait... Comprends-moi, Lara, j’ai paniqué !
— Tu... tu as paniqué ? Pourquoi ?
— Décidément, il faut tout t’expliquer ! Tu n’es pas très futée, pour une avocate. Si tes parents se quittaient, ton père obtiendrait la garde de l’enfant, forcément ! Et on t’arracherait à nouveau à moi. Je n’avais pas le choix : il fallait que je supprime ces deux imbéciles avant qu’ils n’entament la procédure de divorce...
Comme dans un cauchemar, Lara ouvre la bouche mais aucun son n’en sort.
En revanche, ses dents se mettent à claquer, et un tremblement nerveux la secoue tout entière.
— Nul ne me soupçonna, bien entendu ! poursuit la vieille dame, avec un petit rire entendu. En l’absence de mobile, les enquêteurs conclurent à un crime de rôdeur, et l’affaire fut classée. Le Justice me désigna comme tutrice…
— Attends ! coupe Lara qui, sous le coup d’une illumination, a recouvré l’usage de la parole. Tu es en train de m’avouer que… que tu as voulu nous tuer pour avoir Rose ?
— Tu t’imagines peut-être que j’allais vous laisser l’emmener à Pétaouchnok ?
— Mais, mamie... tu es folle ! Folle à lier !
[...à suivre...]
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