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D’un pas allègre, Lara dévale les marches du Palais. Un puissant bien-être gonfle sa poitrine. Les échos de sa plaidoirie résonnent encore dans sa mémoire, tels les dernières notes d’une symphonie qui, le concert fini, continuent de hanter le silence.
« Je me suis surpassée... » pense-t-elle, sans fausse modestie.
C’est la stricte vérité. Il y a des jours, comme ça, où l’on est possédé par une sorte de génie. Chaque mot qu’on prononce fait mouche. Nos images sonnent juste, nos argument remportent tous les suffrages. Et l’on maîtrise si bien notre propre pensée — et, du même coup, celle de ceux qui nous écoutent — que la victoire est inéluctable.
Au souvenir des rires dont le public accueillait ses saillies, et des applaudissements nourris qu’elles suscitaient, Lara jubile.
« La partie adverse n’avait aucune chance. Surtout avec ce blaireau de Teissandier comme avocat ! Je n’en ai fait qu’une bouchée. Le juge était de mon côté, ça se voyait à l’œil nu. Quant aux jurés, ils me mangeaient dans la main. J’aurais pu leur faire avaler n’importe quelle couleuvre... »
D’un geste machinal, elle dénoue le foulard qui retient son catogan. Sa chevelure, libérée, croule sur ses épaules en volutes épaisses qu’elle ébouriffe joyeusement.
« Mon client me doit une fière chandelle. J’espère qu’il en a conscience... Sans moi, il plongeait corps et biens, aussi sûr que deux et deux font quatre ! », conclut-elle en pressant le pas vers un bar tout proche
Le lieu, opportunément dénommé « Le Prétoire », sert de Q.G. à la magistrature. Une bordée de compliments y accueille la vedette du jour. Ses collègues n’ont pas mots assez forts pour qualifier sa performance. Les plus modérés parlent de talent, les autres de virtuosité, voire de génie. En riant, Lara met un terme à la surenchère. Le mépris des louanges, c’est sa coquetterie à elle. Elle sait ce qu’elle vaut et ça lui suffit.
Il n’y a qu’une personne, une seule, dont l’opinion lui tienne vraiment à cœur : sa grand-mère, Hélène Moine.
« Sans mamie Lélé, que serais-je devenue ? » se demande-t-elle souvent.
Du plus loin que remontent ses souvenirs, celle qu’elle n’a jamais cessé d’appeler « mamie Lélé » brille comme un astre au ciel de son enfance.
Son
visage attentif, ses yeux caressants ou voilés d’inquiétude, sa voix haut-perchée faite pour les chansons, les petits secrets et les mots d’amour, l’accompagnent depuis le berceau.
« Chère mamie Lélé, si compréhensive, si patiente... Jamais une ombre, entre nous, jamais le moindre désaccord, en dépit de mon sale caractère !
A-t-elle dû en faire, des efforts, pour que rien — ni mes caprices de gamine, ni mes révoltes d’adolescente, ni même mes choix d’adulte, si éloignés des siens — ne brise notre complicité ! »
C’est cette complicité, alliée à une inaltérable tendresse, qui, Lara en a la conviction profonde, a fait d’elle ce qu’elle se targue d’être aujourd’hui : une femme d’exception à qui tout réussit.
Ce n’était pas gagné, pourtant ! Perdre père et mère à dix-huit mois, quel tragique départ dans l’existence ! Et assassinés, qui plus est !
Découverts baignant dans leur sang, le matin de Noël !
TRAGIQUE RÉVEILLON, titraient les journaux de l’époque, dont mamie Lélé avait précieusement conservé quelques exemplaires. À force de lire et de relire leur prose douteuse, Lara en connaissait par cœur les phrases-clés :
Le 25 décembre en fin de matinée, la police, alertée par la mère d’une des deux victimes, a découvert un couple sauvagement assassiné, dans le XIIIème arrondissement de Paris. Céline et Paul Deniseau, respectivement femme au foyer et représentant de commerce, ont été poignardés dans leur lit, durant la nuit de Noël. Par chance (si l’on ose dire !) leur bébé se trouvait chez sa grand-mère, ce qui lui a probablement sauvé la vie.
Tout ça grâce à cette quenotte— bénie soit-elle !
Depuis une semaine, Lara pleurait sans cesse. Ses dents la tarabiscotaient. Une molaire récalcitrante, du côté gauche, qui marquait sa joue d’une auréole rouge et l’empêchait de dormir — ainsi que ses parents.
La veille de Noël, Céline, à bout de nerfs, avait appelé sa mère.
— Il faut que tu m’aides, maman. Je n’ai pas encore eu le temps d’acheter les cadeaux, ni de garnir le sapin. Quant au réveillon... Mon frigo est vide et je ne me sens pas la force de trimbaler la petite dans un supermarché bondé !
Inutile d’en dire plus, la vieille dame avait compris le message.
— Calme-toi, je vais venir la chercher. Il ne fait pas trop froid, je l’emmènerai jouer au square, près de chez moi.
— Ce n’est pas de refus. Quelques heures de tranquillité me feront le plus grand bien. Elle crée un tel état de tension dans la maison qu’avec Paul, on n’arrête pas de s’engueuler. L’autre jour, il a même parlé de divorce. Cette gosse finira par détruire notre couple !
Houlà ! C’était encore plus grave que la vieille dame ne le redoutait !
— Et si je la gardais jusqu’à demain, pour que vous puissiez réveillonner en tête à tête ? avait-elle proposé, sur le ton posé dont elle usait, quoi qu’il arrive.
— Pas question ! s’était récriée Céline — qui elle, en revanche, montait sur ses grands chevaux pour un oui pour un non.
— Pourquoi ?
— Il n’y a aucune raison que tu t’imposes cette corvée ! Nous passerons la soirée ensemble, comme chaque année. Je ne vais pas te priver de ta veillée de Noël en famille parce que ma fille est insupportable !
Mais mamie Lélé avait réponse à tout
— Primo, ma petite-fille n’est pas insupportable, et la garder n’a rien d’une corvée. Secundo, à mon âge, on aime se coucher tôt, même les jours de fête. Et tertio, si c’est pour subir ton énervement durant tout le repas, je préfère nettement rester au calme avec Lara !
On ne pouvait pas être plus claire.
— Tu... tu en es sûre ? avait bredouillé Céline.
— Sûre et certaine !
— Et pour les cadeaux ?
— Ils ne s’envoleront pas d’ici demain ! On fera la distribution en fin de matinée, quand je vous ramènerai la petite. Vous serez détendus, elle aussi, et tout se passera bien mieux que si tu improvises ça ce soir, à la va-vite !
C’était la voix de la raison. Remballant ses scrupules, Céline avait cédé, tout en prétextant pour la forme :
— J’accepte surtout à cause de Paul ! Il est très fatigué, en ce moment...
En réalité, elle était enchantée et savourait d’avance ces moments de liberté, devenus si rares depuis la naissance de Lara.
— Profitez-en bien ! avait recommandé mamie Lélé, en embarquant le bébé. Je ne serai pas toujours là pour vous rendre ce service !
Ce n’était pas tombé dans l’oreille d’une sourde. D’après le médecin légiste, le (ou les) tueur(s) avai(en)t surpris le couple en plein sommeil — « un sommeil éthylique », précisait le rapport d’autopsie —, après une frénétique partie de jambes en l’air…
[...à suivre...]
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